Je n’ai jamais été en mer, je veux dire au milieu de la mer. Dans un de ces milieux sans aucune rive où amarrer un œil, avec pour seules extrémités des étendues d’eaux sans bords, sans consistance tangible, et sans terme. Je n’ai jamais été en mer, et en ce sens je peux dire que je ne l’ai jamais connue.

Parfois, quand j’ai eu le bonheur, lors d’une de ces abjectes, accablantes après-midi de congé annuel, estival, familial, quand j’ai eu l’immense joie de voir grands-parents, parasols et épagneuls chassés par une pluie battante et de rester seule sur la plage désertée, concédée à l’orage ; quand le mer monte goulûment, comme mue d’une excitation enfantine, capricieuse, enfantine, se jette la tête la première contre les rochers et vous nargue en ne faisant qu’une bouchée de cette pauvre dune pâle ; je me suis plue, alors, de l’eau froide jusqu’aux cuisses, une fausse défiance au regard, et l’angoisse pincée dans ce pauvre ventre de campagnarde, je me suis plue à croire que je pouvais me la figurer. Non seulement parce que l’eau devenait glacée mais, puisqu’elle se troublait en roulant ses épaisses couches sombres, aussi parce qu’elle semblait venir de loin, du centre de la mer.

Je ne prendrai sans doute jamais le bateau, mais imaginer une coque au milieu de cette masse opaque, mouvante, sans fond, le jouet de vagues démesurées et de translations gigantesques, imaginer cette grosse masse profonde, déserte et densément noire, me donne alors enfin une petite idée de ce que peut être le ciel. Et là, au milieu, je ne sais ce que je sentirais.

 

C’est un rêve qui me réveille bien souvent depuis les premiers signes de l’adolescence : je suis au milieu d’un océan. Je suis au milieu d’un océan, sans raison, sans rive, sans radeau, sans rien d’un peu solide si ce n’est ce fond invisible, en dessous de moi à des centaines de kilomètres sous de lourdes tonnes d’eaux infranchissables. Il fait nuit. L’eau partout autour de moi – je suis dedans –, est insondable, foncée, trouble. A dire vrai, elle est grise, l’eau autour de moi est d’un gris de métal, et je peux y apercevoir une multitude de particules miroitantes, qui se meuvent vaguement, suspendues.

Au milieu de la Mer, je nage un peu, ou plutôt je remue, je gigote, je me débats avec de grands gestes gauches et mous pour me maintenir à la surface. Couarde, je tremble en regardant frénétiquement de tous côtés, comme si j’allais faire émerger miraculeusement un sol, en pleurnichant. Mais la mer s’agite et, très vite, les quelques soulèvements nauséeux du début font place à d’immenses rouleaux cassants, comme des murs rigides s’apprêtant à se briser de part et d’autre en m’encerclant. La crête est à des centaines de mètres au-dessus de ma tête, ma terreur est à son comble, et je crois que mon cœur, ainsi que mon rêve, va s’arrêter de battre pour abréger sa douleur atroce. Mais non.

De grosses vagues moelleuses, puissantes, salées, s’abattent en rafale et me terrassent, me renversent, me retournent sans cesse. C’est comme si je n’étais plus qu’un paquet de chair inanimée et disloquée, déjà, comme un cadavre. Très vite, l’eau salée ouvre et remplit ma bouche, je l’avale malgré moi par grandes goulées, la tête me tourne, et je ne retrouve plus mon seul salut : la sortie, le côté de la mer où il y a de l’air. Roulée encore, et mon corps ne me répondant plus, la tête en bas, j’ouvre les yeux en vain : l’eau les investit et les trouble. En gigotant comme un lapin à l’agonie je me retourne dans tous les sens, écartelée par les flux, en retenant désespérément mon souffle pour ne pas me noyer tout de suite. Mais bientôt évidemment ça devient impossible. La panique m’assassine. Cette fois, c’est sûr, je vais devoir remplir mes poumons d’eau glacée. Cette fois, c’est sûr, je vais me noyer.

Dans les derniers spasmes de l’instinct de survie, je remue plus lentement, puis, en dépit de moi, mon corps prend une grande inspiration dans cette grosse eau grise. A ma grande surprise, l’eau ne m’étouffe pas : je la respire maintenant par le nez, et cette eau froide me calme. Je ne sais pas exactement si je peux respirer dans l’eau ou si je suis simplement morte, mais la mer est apaisée. L’eau devient chaude, et violette. Bien qu’elle soit toujours épaisse comme du jus, elle est translucide et j’y vois très clairement des bans de poissons d’or en dessous de moi, dansant au gré de leurs migrations. Lorsque je sors la tête de l’eau, l’air de la nuit est un peu frais et me fouette le visage. Le ciel est scintillant, profond, infini. Je joue, je replonge et ressors, crachote de l’eau, danse et bas des jambes. Cette immensité est toujours là partout et moi au milieu dedans, mais je n’en éprouve plus ni vertige, ni la moindre peur. Le gouffre interminable est sous moi. Les abysses et leurs monstres me frôlent. Mais ce gouffre, maintenant, c’est ma maison.

Déjà, au loin autour de moi, l’eau devient grise et mes pieds absurdes, lâchement, fébrilement, commencent à chercher un fond. Mon rêve s’arrête toujours là. Je suppose que c’est la condition sine qua none pour qu’il se recommence sans cesse.