8 mai 2007

 

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« Là où ça prie la conjoncture

Où ça vénère l’économie

Où il y a peu d’êtres humains

Parmi les êtres économiques

Où ça construit sa propre prison par sécurité

Camarade ! Ils ont peur de la liberté ! »

Keny Arkana

 

23 octobre 2005, Varsovie : Á la suite d’élections démocratiques, Lech Kaczynski, politicien issu de la droite catholique, investit le poste de Président de la république de Pologne. Lui et son frère jumeau Jaroslaw, qu’il parviendra par la suite à faire nommer premier ministre, prônent une « révolution morale » et ont depuis 2 ans promulgué une série de lois soulevant de fréquentes manifestations. La plus récente d’entre elles est une loi visant à « purger » l’administration publique des anciens membres du parti communiste, loi dénoncée par ceux-là mêmes qui se sont battus contre le régime totalitaire comme une loi hypocrite et intéressée de « résistants de la dernière heure ». Dès le début de son mandat, Lech Kaczynski s’illustre en nommant à la tête du ministère de l’éducation nationale Roman Giertych, avocat et homme politique, directeur de la « ligue des familles polonaises » connu pour avoir affiché sur la porte de son bureau un papier sur lequel est écrit « Interdit aux pédérastes », et pour avoir dernièrement fait passer une loi remplaçant l’enseignement d’une seconde langue au baccalauréat par un « enseignement patriotique ». Pendant l’hiver 2005, j’habitais en Pologne.

Un matin comme les autres dans le métro de Varsovie (et dieu sait que les matins se ressemblent tous dans le métro de Varsovie), une femme a ouvert un journal en face de moi. La première page toute entière était occupée par la photo d’un gigantesque incendie, avec pour seul titre « Francja » en lettres bleu blanc rouge. C’est ainsi que j’ai su que dans mon pays les voitures, les bus, les cités brûlaient. Cette première page fut suivie par des dizaines, des centaines d’autres premières pages, de gros titres, de reportages que je suivais avec fièvre en tentant, obstinément et en vain, d’en comprendre la langue obscure. Et c’est sans doute parce que j’étais en Pologne cet hiver-là que j’ai saisi toute l’importance de ces événements. J’ai compris non seulement que les faits et gestes de la France tiennent une place primordiale dans l’actualité européenne, mais aussi que ce beau pays qui m’a vue naître respirait encore, lui que je croyais mort étouffé depuis belle lurette sous l’encombrante chape de sa société de consommation. Car ce matin-là, dans le métro, je me suis brutalement rendue compte qu’il existait encore, peut-être pas une conscience politique, mais au moins une rancœur, qui, si jusque là avait été plus que répandue, était, pour une fois, véritablement active. Je me suis brutalement rendue compte qu’il existait encore en France un peuple qui prétend juger que le pouvoir lui appartient de toute éternité et que malgré toutes les apparences, il lui est parfaitement possible, si il le décide, de le reprendre. Et par cette soudaine mise en mouvement, par cette entreprise ambitieuse, par ce défi éhonté, renaissaient miraculeusement du même coup l’esprit critique assassiné, la responsabilité répudiée et désertée, et la dignité, autrefois hâtivement vendue à un prix défiant toute concurrence.

C’est là, en Pologne, que j’ai ressenti pour la première fois ce que pouvait bien vouloir dire « être française », en même temps que j’ai découvert qu’on pouvait même en concevoir une certaine fierté. Je me rappelle comment je lançais, fière comme un pou, aux chastes oreilles polonaises scandalisées, les dernières blagues les plus irrespectueuses et les plus amorales sur la mort du Pape, purs bijoux parfaitement représentatifs du « génie » français. C’est que, comparée à mes amis polonais les plus athéistes, je me sentais profondément, presque naturellement laïque. Comparée aux plus révoltés d’entre eux, je paraissais radicalement révolutionnaire. Et, comparée aux plus affranchis, je vagabondais dans le ciel extatique de la liberté la plus déchaînée. J’ai senti cet hiver-là que si j’avais toujours remis en doute l’existence d’un « peuple français », il flottait toutefois sur la France un état d’esprit qui, s’il n’était pas partagé à l’unanimité, et s’il n’était pas une spécificité proprement française, était toutefois, séquelle de notre éducation ou de notre histoire, largement répandu. Du moins le croyais-je alors.

Je me suis alors brossé une espèce de tableau idyllique du français tel que, de ma paisible et docile Pologne, je le rêvais : Le Français était un être franchement agaçant, se distinguant par une tendance particulièrement farouche à la paresse, et si tenace dans cette manie d’en faire le moins possible, que celle-ci le préservait de toute forme d’obéissance totale ou de zèle, même dans la vue d’un quelconque profit, aussi dodu soit-il.

Le Français était un être talentueux, le plus grand de ses talents résidant dans son don certain pour l’irrévérence. Grande gueule, mauvaise langue, tête à claques, parfois intolérant, souvent arrogant, toujours critique, inlassablement, crétinement, systématiquement, infernalement critique, seul le Français pouvait être assez con pour avoir prétendu imposer par les armes le soi-disant modèle de la Révolution Française à l’Europe toute entière, seul le Français pouvait être assez courageusement incivil pour désobéir à l’état honteux de Pétain et lutter, organiser, ramifier sa mutinerie en Résistance.

Ce Français de mes rêves, ce frère d’armes et d’humour, ce compagnon insupportable, se mit à constituer tout mon héritage et tout mon espoir. Et c’est pleine de cet espoir turbulent que je suis rentrée en France, les bras tendus à cet avenir d’union qui se profilait à l’horizon. Quand je suis rentrée en France, les grèves contre le CPE faisaient rage, et, en me jetant euphoriquement contre les matraques des CRS, j’ai fait mon éducation civique. Car j’ai alors senti naître en moi une impression qu’y avait déjà esquissée le référendum pour la constitution européenne et son résultat : le sentiment d’appartenir à une histoire commune, et d’en être une actrice. Comme si les jeunes, tout à coup, s’étaient vus réinvestis d’un rôle à jouer dans la marche de la communauté qu’ils habitent, et par la même occasion d’une influence sur leur propre destin.

Les belles illusions sont tenaces lorsqu’elles se transforment en rêve, et les miennes se sont étoffées, plus charnues, plus palpables, plus réalistes chaque jour jusqu’aux élections présidentielles. Elles ont même eu la peau si dure qu’il m’a fallu des milliers de preuves tangibles pour croire au résultat du second tour.

Et puis il a bien fallu me rendre, mais uniquement à l’évidence : ce beau petit Français, si fier dans son costume étriqué de bienfaiteur, avait retourné sa veste au premier coup de vent, s’était vendu au plus offrant en bradant ses beaux principes pour une valeur aussi noble que le fric. Le fric, le fric, était purement et simplement devenu la motivation première de 19 millions de Français enfin « déculpabilisés » par un libérateur au moins aussi méprisable qu’eux. La nouvelle personnalité était trouvée, l’identification complète et commode : pour atteindre ce modèle-là, pas besoin d’efforts, pas de risques à prendre. Pour atteindre ce modèle-là, il suffit tout simplement de ne penser qu’à sa gueule, rien de plus. Et ce qui pétrit fondamentalement la politique, c’est-à-dire la constitution d’un être-ensemble, la mise en place d’actions au service du bien-être d’une société toute entière était abandonné au profit d’une non-politique irresponsable de l’intérêt personnel. On ne se soucie plus dès lors de l’autre, encore moins de celui qui n’a aucun pouvoir, de l’exclu, ou même de celui qui n’existe pas encore, des générations futures, de ses propres enfants. On cotise pour soi, pour sa propre retraite, on fait du profit immédiat le but ultime sans se soucier un instant de l’avenir écologique ou social du monde que nous habitons. Car pourquoi s’en soucier, puisque nous n’y serons plus ? Pourquoi se soucier de tous les champs où notre petite personne égoïste ne figure pas, quartiers difficiles, avenir incertain, continents agonisants ? On dirait que, soudainement, le cynisme est devenu la valeur de référence de notre pays.

Et si ce cynisme m’apparaît comme le comble de l’inconscience, c’est parce qu’il base tout son principe sur un mensonge insolent, c’est parce qu’il feint de croire que l’homme peut vivre seul. Je voudrais que Johnny Hallyday ait un cancer le jour où il n’existera plus de sécurité sociale (à laquelle d’ailleurs il ne devrait pas avoir droit étant donné qu’il estime pouvoir être exempté de ses cotisations) et qu’il dilapide en quelques mois ses millions d’euros dans le coût monstrueux d’une chimiothérapie. Je voudrais que ce jeune sarkoziste qui me parlait le soir des élections d’assistanat se retrouve dans la position de mon ami sénégalais Baïfal, qui, en même temps qu’il prépare une thèse, travaille de jour dans un hôtel et de nuit dans une discothèque, et envoie la totalité de ses salaires à sa famille en Afrique. Je voudrais que cet étudiant en droit conçoive ainsi vraiment ce que signifie sa sacro-sainte valeur du travail. La plupart des « assistés » que je connais ne doivent, eux, rien à un quelconque parent friqué, au piston d’une connaissance, à l’avantage d’une naissance bien placée, à la chance d’une éducation profitable. Ils ne sont assistés par personne d’autre qu’eux-mêmes et c’est avec leurs propres armes que, chaque jour, ils luttent tant bien que mal contre la précarité de leur condition. Je voudrais que tous ces français qui ont voté Sarkozy aillent jusqu’au bout de leur raisonnement et se débrouillent seuls, tous seuls, sans l’aide d’aucun membre de la société dont ils ont jusqu’ici profité. Mais l’incohérence de leur non-idéologie n’est pas le sujet qui m’anime ici.

C’est pourquoi je n’adresserai pas une lettre ouverte à Sarkozy, car bien peu m’importe de savoir comment il peut bien dormir la nuit, mais à ces quelques 19 millions de mes compatriotes qui ont voté pour lui.

L’incohérence dépasse bien le cadre de leurs arguments, elle l’est dans leur engagement tout entier. Comment, en effet, comprendre où sont passés les 87 % de français qui avaient voté contre Le Pen en 2002 ? La majorité d’entre eux auraient donc troqué leur refus radical devant la progression du Front National pour une voix en faveur d’un Président qui estime qu’un vote FN et un vote PS sont « bonnet blanc et blanc bonnet », et partage avec le parti exécré de nombreux et prestigieux points de vue. Le Français aurait-il perdu toute capacité de se servir convenablement de son cerveau ? Ou serait-il tout simplement, et cela même dès 2002, manipulé par les médias, son opinion vacillant avec une facilité déconcertante d’un extrême à l’autre selon l’orientation de celui qui manipule l’inestimable outil médiatique ? L’incohérence gagne même les états d’esprit : car comment expliquer que le même français qui raillait et se scandalisait devant le salaire indécent des ministres se contente d’une admiration envieuse et complaisante pour les vacances obscènes d’un Président à malte avec yacht, jet privé et jacuzzi ? Mon compatriote serait-il cet être faible, lâche et maîtrisable renâclant devant ses responsabilités et aspirant à un état paternaliste ? Je ne veux pas le croire, je m’y refuse foncièrement. Car, contre toutes attentes, le résultat du second tour me conforte dans ma foi et mes espoirs.

Le 8 mai 2007, j’étais en France, et les drapeaux français flottaient funestement sur toutes les places publiques. Se rappelait-on encore, au siège de l’UMP et dans les maisons où le champagne coulait à flots, ce que l’on fête un 8 mai ? Ce 8 mai est la célébration d’une responsabilité victorieuse, de l’avènement d’une nouvelle ère qui était, qui est encore à notre charge. La construction d’un lendemain nous appartient, la liberté est essentiellement, entièrement inhérente à notre être. Nous naîtrons au monde le jour où nous assumerons intégralement cette liberté, où nous nous rendrons enfin maître, sans crainte, de notre propre bonheur, où nous nous attellerons à la construction de notre propre avenir.

C’est pourquoi je veux adresser cette lettre à ces Français qui ont choisi de voter Sarkozy au premier comme au second tour. Je m’adresse à toi, Français, mon frère, et je t’en conjure : redeviens impertinent, redeviens le protagoniste de ta propre histoire. Assume ce premier rôle, désire-le. Tu n’as besoin d’aucune autre étoile que l’astre que tu constitues toi-même. Pose-toi un instant, et réfléchis sur l’avenir de ton pays et du monde humain qui est à ta charge. Car c’est bien de lui, et non de toi, qu’il s’agit en politique. Tu constitues ce monde, mais c’est aussi lui qui constitue toute ta condition. Je t’en conjure, Français, mon frère, n’aies pas peur de ta chance, saisit ta liberté, investit tes fonctions. Je crois en toi, et je ne suis pas la seule. Nous sommes encore des millions à préférer la guerre civile à l’état totalitaire que ton vote tend à nous imposer. L’avènement du pire a la vertu de faire germer le meilleur, et aujourd’hui c’est une nouvelle ère qui commence. Une ère de Résistance, et je peux t’affirmer qu’avec, ou sans toi, elle sera victorieuse.