Luciole : _ Ecoutez, c’est quand la nuit tombe, vous allumez vos lumières et vous vous blottissez dans ces petits carrés dorés. Me voilà, c’est quand la nuit tombe. Alors, de dehors, mes paumes diluent la vitre, je regarde vos visages réjouis, je peux voir vos bouches brillantes, vos yeux lustrés qui sortent de vos joues rouges comme des kystes. C’est quand la nuit tombe, vous êtes tous serrés au chaud dans vos vitres fauves, et je peux entendre vos rires éclater et rebondir les uns sur les autres. Je peux voir passer le flux de votre joie luisante, l’odeur rance de vos insouciances, ce fumet qui ressemble à celui de la peur.

C’est quand la nuit tombe, je retire mes paumes trempées de la vitre. A l’intérieur vos murs sont jaunes et aveugles, vous grouillez, vous sonnez, vous continuez à bouger malgré ce grand corps noir et glacé qui vous enserre, qui cerne vos maisons et qui a raison de vos paillettes. De loin même vous continuez à remuer dans ces paillettes en oubliant la nuit qui s’étend autour de vous, qui monte à vos seuils et qui vous guète, d’un œil vorace, d’un œil vorace et amusé, juste derrière la fenêtre.

Et même ! Vous dormez. Elle rit. Vous dormez !

Soudain sérieuse, d’une voix lugubre Moi je ne dors pas.

La nuit, je marche, dans cette grosse nuit, justement, dans cette grosse nuit qui bouffe vos lumières, qui les avale une à une, je marche, je ne peux pas dormir, je marche, prise dans le rythme de mes semelles qui se grattent, je marche, car l’épuisement est la seule force de mon corps possédé.

Avant, avant tout la nuit tombe. Le ciel à moitié ocre, à moitié gris, épais et bas, ras comme un champ, éteint ses derniers pigments et s’enfuit à son approche. Une fois le ciel disparu, galope alors vainqueur, au-dessus des arbres, crevant les clochers, un long vide indolore, discret et silencieux, qui glisse lentement, résolu, qui glisse, se déplie et s’étend, et se pose, comme à jamais, conduisant avec lui un étranglement : cette incertitude animale de ne jamais vraiment savoir si cette ténèbre muette c’est la nuit, ou si ça n’est encore que son impitoyable présage.

Car c’est quand la nuit tombe, loin derrière vos fenêtres le froid gagne en vigueur et, excité par la faim, talonne, convoite, jusqu’à ce qu’il ose s’approcher, enserrer le cou, violer les pores, puis mordre à pleines dents les os. Cette heure vient et le ciel remballe ses bouffes et se casse le plus vite possible. La nuit s’abat alors goulûment sur tout ce qui n’a pas de fenêtre.

Hier soir le jour est tombé tôt sous la brume : c’était novembre.

J’ai marché. J’ai marché. Je ne pouvais faire que marcher. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Je suis passée sur les longues plaines noires qui s’étendent comme des mers de terreau sec, et je me suis enfoncée là, loin, dans les collines habitées. Je me suis allongée dans l’herbe mouillée et je les ai senties frémir sous moi, rester là sous le ciel concave, avec leur creux où se blottissent clignotis et haleines. Le ciel au-dessus palpitait ses pépites anémiées, et les étoiles grillaient, elles grillaient une à une dans ce gros ciel sourd. Les collines pelotonnées au milieu du ciel, restaient posées là la tête en bas, humides comme la truffe d’un chien, la chair de poule faisait dresser leurs brins d’herbe frais comme de la ciboulette, hagards, et les collines continuaient de filer, de filer, de filer leurs vallons et de filer leurs cabosses, gardant toujours jalousement, comme un trésor, leurs ventres allumés.

De loin les lumières, dans le brouillard étaient grasses comme des buvards, elles s’élargissaient, se répandaient, comme percées, jusqu’à devenir de grosses lueurs duvetées, des buées d’huiles. Je me suis rapprochée. J’ai tendu ma main, affûté mon œil. Les flammes étaient précises comme la découpe des flocons, j’ai pu faire rouler leurs filaments entre mes doigts. Mais une à une en répondant aux étoiles les lueurs se mirent à vibrer et à clignoter. Peu à peu elles ont faibli, puis se sont laissées éteindre, et tout est resté obscur et silencieux autour de moi. Alors j’ai repris la marche. Tout en haut la lune avait sa gueule blanche d’hiver, culminante et pétrifiée, avec à ses pieds la brume qui rampait.

Je suis entrée dans les bois jusqu’à l’arbre à noix. J’ai bouffé mon souffle dans un de ses nœuds, sa peau rude a frotté mon corps las, je me suis laissée couler jusqu’au sol, entre ses racines, enserrée dans sa carapace ridée et chaude, palpée par ses feuilles poilues et juteuses, écoutée par le gargouillis de son tronc. De là, j’ai rampé, glissé sur des langues de mousse en me coupant les mains sur des roches croûtelées, c’est pour ça que ma peau est cousue de croûtons durs, elle est cousue de croûtes comme du tissu. J’ai avancé tapie les seins collés entre la boue chaude, bouffant, de la glèbe sous la langue, les cuisses enfoncées dans la boue veloutée, entre mes doigts, j’ai rampé là, en bas, là où les branches nues démêlent le brouillard, juste là, en bas, là où le sol échappe jusqu’au petit matin le souffle chaud du sommeil de son ventre. J’ai rampé jusqu’à la mare et j’y ai glissé mon corps. L’eau était épaisse, nacrée et fumante comme du lait bouilli, et quand je suis sortie, la pellicule qui la nappait s’est collée à ma peau comme une crème. Dans ma bogue onctueuse j’ai avancé encore, jusqu’à l’orée. C’est là que l’aube attendait pour venir. J’avais passé la nuit. Mais encore ici, aujourd’hui, il est cinq heures. Elle arrive, je peux sentir son vent, elle revient toujours.

Quand la nuit tombe, je vous vois presser le pas, et de ces petits pas de crustacés vous rentrez dans vos maisons, vous vous distribuez les fenêtres, chacun sa petite lumière. Moi je n’ai pas de lumière à moi, je reste dehors. Au début j’ai pressé le pas moi aussi. Elle rit. On presse le pas, mais on se rend vite compte qu’il faut économiser ses orteils, distribuer son souffle, car la nuit est longue. C’est inutile de hâter le pas, le pas ne va nulle part, le pas martèle la nuit, la pulse, mais ne la pousse pas. Mais on ne peut pas rester là au milieu de la nuit toute entière. Il faut l’épuiser, la dépenser petit à petit, l’écouler comme on peut, elle, et cette sève increvable que sue l’angoisse.

Et puis les yeux s’habituent à l’obscurité. S’il n’y avait que la nuit, et la marche épuisante… Mais il y a aussi les yeux qui s’habituent à l’obscurité. On voudrait presser le pas, rentrer dans sa lumière douillette, se jeter, se tordre contre la fenêtre, et voilà que les yeux s’habituent à l’obscurité. En criant Ta lumière, ta petite lumière chérie, où est-elle ? Silence.

Tu marches, tu tournes et retournes tes yeux dans tous tes orbites, mais déjà tu sens Son regard sur ta nuque. Sans que tu oses te retourner tu marches en cousant et en décollant frénétiquement tes paupières. Mais les voiles tombent peu à peu devant tes prunelles épouvantées. Tu as beau refermer tes yeux pour repartir à zéro, petit à petit les signes se font plus nets. Tu essaies maintenant de détourner le regard, mais vers où, pauvre crétin ? Tu peux bien le porter de l’autre côté du monde, toujours, toujours, à présent, il sera clairvoyant.

Alors tu pleures ? Jusqu’à ce que tu n’aies plus d’eau. Alors tu cours ? Tu cours jusqu’à ce que tu n’aies plus de force, tu te recroquevilles jusqu’à ce que tu sois glacé, tu suintes, tu rougis, tu trembles jusqu’à ce que tu n’aies plus d’essence. Alors, enfin, vide, tu ne détournes plus tes globes secs, tu n’actionnes plus tes jambes. Les paupières sont collées ouvertes, les genoux plient seuls, les pupilles s’emplissent malgré toi, gonflent, percent et se répandent dans ton crâne. Tu t’habitues. Tu t’habitues ! Tu voulais aller dans ta lumière ? Elle rit.En criant. Mais te voilà dans la nuit comme un poisson dans l’eau ! Plus calme La voilà, ta fenêtre. Ces ombres sans fond sont toutes à toi. Tu es l’unique propriétaire de ce cadavre d’agneau, l’hôte de ce vent livide. Ce silence malemort, ces bruits pervers, ils sont à toi. Tout doucement, comme en chantant une berceuse. Ce ciel terne et passé, ce vide goulu, c’est toi. Ces cimes hargneuses, cette lune malevole, ces cailloux inanimés, ces peuplades de vermines avides, c’est toi. Cet anéantissement mouvant, cette éternité inéluctable, c’est toi. Tu peux marcher encore. En criant. Tu peux marcher encore ! Tu peux marcher, vers où tu veux ! Marche, pauvre pantin, [en tapant son bâton par terre] marche ! Marche ! Marche !

D’un ton prophétique. Tes jambes se limeront sur le sol, tes moignons de jambes se râperont jusqu’à ton ventre sensitif, jusqu’à ta nuque électrique, la route effritera ce qu’il reste de ton crâne, avalera ton nez. Tu peux marcher, pauvre aliéné. Se calme. Mais ça ne sera plus jamais pour aller quelque part. Ca ne sera plus que pour te consumer, te pousser en dedans comme un ongle incarné, te pousser, te pousser, te pousser.

Voilà ma transe. Je n’ai pas d’abri, pas de lumière à moi. Je n’ai rien et c’est la nuit qui m’a et qui vous a tous vous qui feignez de l’oublier. Ecoutez-moi, moi je ne sais pas mentir, écoutez, je sais la nuit, ce n’est pas un rêve, c’est un délire, un long délire en forme d’agonie, une illusion qui est tout, qui est tout, qui est tout ce que vous possédez.