Enfin, il arriva en haut d’une pente vertigineuse. De là, en plein jour, on pouvait voir la forêt tapie dans la vallée, coupée en deux par la rivière comme des cheveux par une raie, et qui laissait jaillir de sa flore mousseuse un gigantesque viaduc ancien en lui mangeant les pieds. La nuit, on ne voyait qu’une masse sombre et rampante, une immense moquette brune rompue par les longues jambes maigres et blêmes du pont qui s’élançait vers le ciel. Mais on entendait, plus fort que le jour, la grosse rivière verte couler. L’haleine fraîche de son ventre se sentait jusque sur les hauteurs, et drainait avec elle l’odeur de la vase et le bruit d’une énorme chasse d’eau. Même là-haut, on pouvait situer avec exactitude les points où le flot se brisait, les terrasses aménagées qui formaient des cascades plus ou moins épaisses, les gros cailloux lissés et glissants qui recevaient la puissante chute de l’eau condensée, tendue dans l’arc translucide de sa vague. Les jours de grande pluie, le grondement de l’eau qui court en ravinant ses rives molles gonflait dans la vallée comme une menace. Les riverains s’empressaient de monter les meubles précieux à l’étage. La nuit, le vacarme était total. La rivière libérée de son lit se jetait sur la terre ferme, engloutissait des âcres de potagers et de gazons, passait sous les portes fermées, baignait les vélos d’enfant et les boîtes à outils dans les garages. Les vêtements d’été soigneusement rangés en septembre flottaient, épars, au petit matin, tout juste bons à être jetés – car ils ne perdraient jamais plus cette odeur de vase.

Il y a peut-être un millier d’années, ou peut-être plus, songea David, ce pauvre affluent – dont le nom n’est plus guère connu aujourd’hui qu’à une trentaine de kilomètres alentours – ce pauvre affluent était peut-être une divinité. Une sombre, fertile et impitoyable divinité maternelle. Et David imagina une horde hétéroclite de personnages hirsutes et dépareillés. Des hommes bruns comme des bohémiens qui lançaient des couteaux, des campagnardes aux bras ronds et blancs, le nourrisson au sein, des sorcières à la peau grise et des chamans à la peau rouge, des bergers et des esclaves, des rondes vaudous et des assemblées de citoyens illustres, de sombres Sarrazins sur leurs chevaux racés, avec, derrière eux, de somptueuses dames blondes assises en amazone, le cou enveloppé de fourrures rares, un faucon à l’épaule.

Cette troupe coagulait par ilots autour de ce qu’ils appelaient alors, en toute ignorance, le Fleuve. Manifestement, ils n’avaient jamais entendu parler du Cac 40, du réchauffement climatique ou de la politique internationale. Leur monde logique et unifié se résumait à la vallée. Pour être plus précis, il commençait aux saules pleureurs juste au dessous du viaduc (qui bien entendu, ainsi que les plus illustres historiens s’accordent à le dire, n’existait pas encore) et se terminait au troisième nénuphar après la cascade. Le Fleuve était tout. Les femmes y lavaient le linge et y puisaient l’eau de la soupe, les enfants s’y baignaient en criant, les hommes y pêchaient de grosses tanches luisantes. On construisait les maisons avec la terre meuble de ses rives, on laissait s’engloutir les bûchers mortuaires dans ses flots noirs, on y mettait au monde de solides garçons joufflus et vigoureux. A l’époque, tout sentait la vase. Les draps, les civets de lapin, les cheveux des femmes sentaient la vase. C’était l’odeur sacrée de l’identité nationale.

Le Fleuve était alors plus féroce qu’aujourd’hui. Les nuits d’éclipse, il débordait d’un bond sauvage de jeune cerf et engloutissait des villages entiers sous des raz-de marée de boue. Les femmes s’arrachaient les cheveux en pleurant leurs enfants noyés, les hommes construisaient des bateaux qu’ils jetaient pleins d’offrandes pour la sirène capricieuse du Fleuve, et le soleil se levait plus limpide sur les matins purgés.

Tout le monde aimait le fleuve comme un père tout-puissant. On l’aimait tellement que même les morts, au lieu de s’envoler vers le ciel comme les morts d’aujourd’hui, trouvaient leur repos dans ses entrailles noires. Ils sombraient dans les profondeurs glacées, au milieu de poissons monstrueux et carnivores. Là, contre le sol mou, enfoncés dans le limon, ils regardaient au-dessus d’eux la lumière verdâtre ondoyer à la surface, et les jambes des enfants s’agiter frénétiquement comme sur des vélos. Parfois, de dehors, en hochant la tête, les vieilles sorcières regardaient passer les âmes dans le fond de l’eau, tandis que les jeunes hommes, qui les prenaient pour des brochets, s’épuisaient à tenter de les appâter.

David se surprit à visiter toute les huttes pour trouver ses aïeux. Là, quelque part parmi ces êtres incompréhensibles, se tenait le père des pères de son père. Etait-ce ce jeune freluquet qui, jaillissant de l’eau jusqu’à la taille, s’ébrouait et faisait rougir une jolie rousse ? Ou ce chasseur sanguinaire qui aime violer les femmes ? Ou encore le malingre seigneur qui rentre à l’instant même – car il est sept heures – auprès de ses cent-deux épouses obèses ?

David sursauta : des profondeurs de la forêt, avait pulsé le cri bicorde d’un train. Ce hululement résonna contre les arches du viaduc, et David tourna précipitamment la tête pour ne pas manquer la courte procession des minuscules lumières carrées qui défilaient en ligne droite très au-dessus des arbres, au milieu des étoiles.