Il quitta donc à regret l’air frais de la rue et emprunta le premier escalator venu pour rejoindre l’immense magasin de multimédia qui gouvernait d’une main de fer tout le chapelet des petites boutiques autour de lui. Les devantures remplies de sous-vêtements, de chocolats, de chaussures à talon, s’enfilaient à la suite de son imposante vitrine presque vide, comme assujetties à la puissance des quatre énormes lettres qui composaient son enseigne jaune. En se faufilant parmi la cohue de Noël, David aperçut, entre la silhouette d’une jeune fille et l’épaule d’un vigile, la nuque épaisse de Kevin au rayon télé. En trois pas, il fut à ses côtés, lui serra la main, et lança jovialement en guise de bonjour :

_ Tu vas acheter une télé ?

_ J’aimerais bien, répondit Kévin en riant. A quelle heure est ton train ?

_ Je ne rentre pas à Rennes ce soir finalement.

_ Ah bon ? Tu dors à Nantes ?

David rougit légèrement et se pencha sur le premier poste de télévision à sa portée, subitement possédé par une passion ravageuse pour les boutons on/off. Kévin n’insista pas, parce qu’il était amusé et respectueux des secrets de son ami, mais surtout, peut-être, parce qu’il jalousait son succès légendaire auprès des femmes. De toute façon, David restait toujours quasiment muet sur le sujet, et Kévin voyait dans cet étrange manque de vantardise le signe évident d’un dérèglement inavouable, sans doute un disfonctionnement d’ordre sexuel. Mais voilà que David s’intéressait maintenant vraiment aux postes de télé, et posait des questions techniques à un vendeur. Un peu agacé, Kevin fit un signe pour indiquer qu’il allait payer et qu’ils se retrouveraient dehors.

David écoutait la voix du vendeur avec une satisfaction peu commune. Il avait eu du mal à le lancer, mais en le flattant un peu par la bêtise de ses questions, il avait réussi à le rendre intarissable. Car, enfin, il avait besoin de ce discours monocorde et profondément insignifiant pour dérouler sa pensée une fois de plus, pour parvenir encore à déterminer ce qui, à cet endroit précis, le mettait dans un irrésistible état de confusion mentale.

Etait-ce le sujet épineux qu’ils avaient bien failli aborder à l’instant, et auquel il avait échappé de justesse ? Ou, peut-être, la bousculade permanente des acheteurs déchaînés de la dernière minute, qui ne vous laissait pas en paix les deux pieds à plat sur le sol ? Ou encore l’air chaud et vicié dans lequel on pouvait presque attraper les microbes comme des poux, rien qu’en pinçant les doigts ?

Mais, ce qui était le plus troublant, et qui donnait sans doute à David cette impression d’être un bout de bois flottant, c’était l’immense variété des images qui bougeaient dans tous les sens sur les écrans de télévision. De vigoureux spartiates côtoyaient des poètes en perruques, et des GI déchaînés. Il y avait des pantoufles à talonnettes et des batailles navales au milieu de la jungle vietnamienne. Dans un silence total, les policiers et les centurions avaient des gestes inexplicables, des manies grotesques. Les généraux hurlaient sur les soubrettes, les cheminots se révoltaient contre des reines en fraise, jusqu’à ce que l’un d’eux se dérobe sans crier gare à la conversation pour laisser surgir un large plan d’ensemble rempli de végétations sauvages ou de jardins à la française. Et l’autre, toujours à son poste, continuait à déblatérer, à supplier, à menacer sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche, en faisant gauchement défiler sur son visage une pléiade d’émotions incongrues et surjouées.

Sur le somptueux écran Full HD cent-trois pouces, une impressionnante scène épique paroxysmait au ralenti. Dans un décor purifié par la présence des dieux – était-ce la Grèce ou Persépolis ? – les armées se jetaient les unes contre les autres, les muscles se croisaient, les bras d’hommes luisaient, les glaives sanguinolaient. Sur deux ou trois autres téléviseurs de moindre qualité, une jeune femme moderne et hystérique tentait de se marier. Tout autour, et parfois perçant au milieu des films comme des trous de lumières dans un mur, d’autres postes diffusaient le grain brut des chaînes d’information. Partout autour de David, le monde s’agitait en crachant en boucle son lot de génocides, de famines, de réformes, de discours, de grèves, d’attentats, d’accidents d’avion, de découvertes scientifiques, d’enfants disparus, de faits-divers sordides, sans que jamais la véritable raison de tout cela ne soit clairement intelligible. « Le vaste monde », songea David. « Le vaste, vaste monde », se répéta-t-il. Une angoisse irrationnelle saisissait son cœur et le pressait comme un citron – mais le cœur n’était pas un organe que David avait l’habitude de laisser parler. Sous son voile, la mariée sanglotait. De ses longs cils parfaitement maquillés, elle implorait David de l’aimer, tandis que le visage barbouillé et kaki des soldats l’exhortait à l’héroïsme. « Sauve-moi », semblaient susurrer les grands yeux des enfants sidaïques dans lesquels des mouches venaient soulager leur soif, et des millions de gens se pressaient tous ensemble en brandissant des pancartes sur lesquelles David crut lire : « mais qu’est-ce que tu fous à la FNAC ? »

_ Je vais réfléchir, dit David au vendeur, et il se mit à circuler entre les téléviseurs, enfoncé dans le vaste, vaste monde jusqu’à l’étouffement.

« Saisir », pensa-t-il, « je suis devenu incapable de saisir le monde. » Et il se rappela soudain ses premiers cours de géographie à l’école, quand il fallait placer le nom des continents et des capitales. Le monde était alors aussi simple qu’un planisphère. Mais aujourd’hui le monde empiétait sur tout, il débordait partout. Le monde poursuivait les nomades, le monde assiégeait les moines jusque dans les montagnes enneigées, le monde expropriait des éleveurs qui n’avaient pas même entendu parler de lui. Par d’obscures transactions, le monde reliait les steppes désertiques aux gras gazons des terrains de golf. Le monde faisait mourir de faim et d’infamie des villages entiers et chiffrait tranquillement au coin d’une cheminée les plus-values du massacre. Car la mort d’un pêcheur, ou d’une pute, ou d’un enfant particulièrement doué à la marelle, dans ce monde-là, était comme un courant maritime qui circulait d’un continent à l’autre, réchauffant celui-ci, et refroidissant l’autre. De même, le bulletin de vote que vous glissiez dans l’urne, l’employeur que vous supportiez, la tomate que vous achetiez.

Dans ce monde-là, l’acte le plus anodin prenait des proportions effrayantes. Vous n’osiez plus éternuer, connaissant les conséquences désastreuses d’un éternuement sur le climat. Car, comme les héros tragique de l’écran cent-trois pouces, il vous fallait sans cesse assumer la responsabilité d’un choix que, la plupart du temps, vous n’aviez pas. Dans ce monde, vous étiez à la fois impuissant et coupable, inexistant et surnuméraire. Et si vous n’apparteniez pas à ce monde, ce monde venait vous chercher. « Heureux les simples d’esprits, etc… », ainsi pensait David, au rayon télé de la FNAC, et il aurait voulu se dissoudre dans l’air. Mais, au rythme de son portable qui vibrait dans sa poche, c’est dans la foule de la galerie marchande qu’il alla se dissoudre.