Il faisait encore clair à neuf heures et demie et Marion, en sortant de sa voiture, s’arrêta un instant sous un tilleul du jardin-avant, pour profiter seule des dernières minutes du jour. Avec le beau soir de mai, la façade était d’un bleu un peu jaune, ou d’un jaune un peu bleu, comme le sable d’une plage à l’aube. Mais Marion ne s’attarda pas : il fallait rentrer et tenter d’intercepter une merguez tant qu’il y en avait encore. Une fête, c’est toujours pareil : abrupt, difficile au début, puis ça roule tout seul jusqu’à la fin. Entrer dans la pièce étant le plus pénible, si vous arrivez tôt et que vous connaissez peu : les gens restent figés, en brochettes le long des murs, alignés comme des miss, et se dandinent d’un pied sur l’autre, la main droite sur le coude gauche. Il vous faut faire le tour et la bise à la chaîne en articulant trente-deux fois votre prénom sans autre préambule, ce à quoi la joue qui s’est collée à la vôtre pendant un fragment de seconde répond tout aussi mystérieusement par un autre prénom qui ne vous dit rien et que vous aurez oublié dans cinq minutes. Parfois un boute-en-train lance une blague poussive, à laquelle répond généralement un rire tout aussi ingrat, et presque rancunier, contrarié d’avoir été forcé comme une porte.

Puis vous vous alignez à votre tour au bout de la brochette, il y a un moment de grâce où la maîtresse de maison vous demande ce que vous voulez boire, et c’est à nouveau l’enfer. Si vous connaissez vaguement quelqu’un, vous vous rapprochez de lui à coup sûr en snobant tous les autres, et vous vous gargarisez ensemble d’une conversation excessivement joviale pour deux individus qui se sont croisés à peine trois fois. Si vous ne connaissez personne, vous regardez d’un œil envieux et réprobateur les petits groupes qui se forment impoliment. Et c’est là qu’advient, en vérité, le moment le plus difficile de la soirée. Mais, à condition que vous soyez une personne à peu près normale et aimable, c’est une étape aussi douloureuse que certaine d’être couronnée de succès, comme ce court instant où vous retirez une écharde, remboîtez un genou ou percez un abcès. C’est le moment où il vous faut quitter le mur qui vous soutient pour vous greffer le long d’une de ces nouvelles lignes, circulaires celles-là, qui forment les enceintes de ces petites sociétés constituées malgré vous et sans vous. Il vous faut affronter les premiers regards, subir vos propres maladresses, supporter le son de votre propre voix. Il faut passer un à un les obstacles et les guets-apens, les mauvaises blagues, les bafouillages, les grands chevaux, les chiens de fusil. Parfois, un ami qui vous a introduit dans la ronde vous fait subitement faux bond pour aller embrasser l’une des nombreuses personnes qu’il connaît et vous laisse seul, interdit et muet, au-milieu d’une horde d’étrangers plus ou moins bienveillants. Bien sûr, nous ne sommes pas égaux devant cette épreuve : un grand geek binoclard et agoraphobe n’aura pas les mêmes chances de succès qu’une jolie étudiante en psychologie. Mais pour peu qu’on sache se taire, on ne peut guère échouer. Au pire, on finit par vous tolérer comme un meuble.

Mais Marion Di Duca, qui connaissait toutes ces sérieuses problématiques, et qui, par un mécanisme aussi obscur qu’infaillible, réussissait à échouer là où le dernier des imbéciles triomphait avec tous les honneurs, Marion Di Duca arrivait toujours tard. Quand la soirée était bien entamée, et les gens très occupés, on vous accueillait comme si vous aviez toujours été là, on venait même vous voir pour s’excuser de ne pas vous avoir salué plus tôt. Si bien qu’au lieu de pédaler péniblement pour lancer la machine, vous aviez juste à glisser le bout de votre doigt dans l’engrenage et vous étiez avalé, digéré, incorporé par la fête. L’alcool et la musique aidant, les gens ne portaient plus guère d’attention aux autres, ce qui avait deux remarquables avantages : primo, bien sûr, ils ne vous regardaient plus. Deuxio - et cela était encore plus intéressant -, ils commençaient à se comporter comme si vous ne pouviez pas les voir. D’abord, ils dénudaient leurs épaules. Puis ils se mettaient à danser, à parler de plus en plus fort, et, enfin, à s’insulter, à se battre, à s’embrasser à pleine bouche et à s’allonger les uns sur les autres dans des positions tout à fait inconvenantes.

Ce fut donc avec un bonheur sans borne qu’après avoir fait son devoir en prenant des nouvelles des uns et des autres pendant une heure ou deux – et ce essentiellement pour rester à proximité du barbecue – Marion se laissa tomber sur une marche de l’escalier du salon et put enfin observer le délicieux spectacle qui s’offrait à elle. Elle ne put résister à Sébastien, d’abord, puisqu’après tout elle était venue pour lui. Dans le coin à droite, en chemisette hideuse, repassée et rigide, comme amidonnée. Un corps râblé malgré sa grande taille, des mains courtes et grasses aux ongles longs, les fesses épaisses d’un footballer et, sous la courbe presque brushée des mèches blondes, cet étrange visage de jeune premier corrompu par des lèvres déraisonnablement pulpeuses, une moue hargneuse ou écœurée. A cause de cette grosse bouche concupiscente, Sébastien avait toujours l’air d’être sur le point de vomir. La main gauche coincée dans la poche de son jean trop serré avec une négligence étudiée, il passait la main droite dans ses longs cheveux avec un geste aussi grandiose qu’hilarant. Cependant, le plus drôle ne se trouvait pas sur lui, mais autour de lui, dans la nuée de dévots transcendés par son aura charismatique. A chacune de ses interventions, un certain silence se faisait. Parfois, une voix virile sonnait flatteusement l’écho de sa mâle connivence. Les mots abscons pleuvaient, et les hochements de tête entendus y répondaient naturellement sans qu’on puisse jamais déterminer s’ils marquaient l’approbation ou s’ils masquaient la honte de n’avoir rien compris. Parlait-on encore de Heidegger ? Mais on pouvait parler de tout avec la même pugnacité lapidaire. De Nietzsche, de l’Art, du Rugby, de la Femme même, - on en parlait remarquablement bien –, oui, on aimait beaucoup parler de la Femme. Les femmes, par contre, ne parlaient pas. Mais tout le monde s’entendait sur le fait que leur don d’écoute était tout à fait admirable. Pour la plupart, celles du groupe étaient des compagnes exemplaires, des muses caractérielles, des artistes de moindre stature. Parfois, l’une d’elles n’était la femme de personne. Elle intégrait le cénacle avec brio lorsqu’elle concourrait dans la catégorie scientifique. Médecins, biologistes, pleines de vertus viriles, elles écoutaient alors tremblantes d’une vénération toute intelligente les hommes parler de leurs créations. Sont-ce, songea Marion en regardant la demi-douzaine d’artistes de campagne qui riait dans le coin droit, sont-ce ces êtres répugnants qui, lorsqu’ils s’attroupent et copulent, créent les mouvements artistiques ? Ou ne font-ils que les suivre, comme un banc de poissons opportunistes profite d’un courant chaud pour se laisser porter jusqu’aux mers du sud ? Quelque chose attira son attention sur la gauche, vers la porte vitrée du jardin, mais, occupée à suivre le fil de ses pensées, Marion ne trouva pas le temps de tourner la tête. C’était assez incroyable comme, passionnés les uns par les autres, ils négligeaient tout le reste du monde. On avait éteint la musique, et, dans le coin droit du salon, une danseuse accompagnée d’un accordéoniste douteux improvisait un solo très-contemporain. Au fond, ils ne pouvaient inspirer que l’envie. Celui-ci, quarantenaire, avec un t-shirt des Ramones, écrivait sans doute une thèse sur le mouvement protopunk dans le Lincolnshire de mars 1970 à février 1973. Ces deux là étaient photographes, bien sûr. Et Sébastien, c’était évidemment le poète. Certains d’entre eux écrivaient, certes, mais seul Sébastien était l’écrivain.