Tandis que Marion pensait encore, Mélissa s’était levée et voletait du buffet à la piste de danse – car la musique venait de reprendre – et de la piste de danse au buffet, intégrant au passage avec la même facilité déconcertante un attroupement de jeunes écervelées et une réunion de couples ennuyeuse. Elle flattait les dos de la main, se souvenait des noms et des détails, était accueillie partout avec le même sourire sincère et familier. A chaque halte au buffet, elle se servait un verre de punch et venait en donner un deuxième à Marion, si bien que celle-ci ne put constater qu’avec un œil assez trouble combien Mélissa tenait bien l’alcool. Enfin, - était-ce l’alcool ou la lassitude ? – celle-ci elle revint se poser sur la marche à côté de Marion. Sans un mot, elle désigna quelque chose du doigt près de la porte vitrée, et Marion, en suivant ce geste du regard, remarqua enfin ce qui avait attiré son attention une première fois : David se trouvait là, appuyé contre la vitre, une cigarette à moitié roulée dans une main, une timbale en plastique dans l’autre. Il semblait en grande conversation avec un illustre inconnu à l’air idiot et Marion se sentit soudain mordue, brûlée, raclée de fond en comble par le désir de savoir ce que cet être d’ordinaire silencieux, indifférent ou incompréhensible pouvait bien trouver de si intéressant à raconter à un vulgaire benêt.

_ Quel dommage, dit Mélissa.

_ De ? marmonna Marion d’une voix machinale, observant toujours David avec les sourcils froncés.

_ David. Il serait assez bel homme s’il était moins négligé. Regarde-moi ces cheveux sales, et longs. Il fait… c’est un…

_ Glandu.

Mélissa sursauta à ce mot et éclata de rire presque en même temps. Mais Marion, passablement émechée, continuait.

_ Un rasta. Tu sais ? Les vrais rastas, originels, qui habitent des îles pleines de végétation.

_ Hein ?

_ Qui aiment le monde entier pour mieux n’aimer personne, tu sais bien, les rastas ! Je n’ai jamais compris ce genre de type, c’est inhumain.

_ C’est les caleçons en flanelle.

_ Qu’est-ce que t’as dit ?

Cette fois, c’était Marion qui regardait Mélissa avec un air éberlué, en blâmant la musique trop forte de l’hallucination auditive dont elle croyait avoir été victime.

_ Les caleçons en flanelle, quoi, tu sais bien, le genre de mecs qui porte des caleçons en flanelle.

_ Ah oui, répondit Marion avec un air halluciné et parfaitement crétin.

Mélissa aurait ajouté « toi-même, si tu te mettais en valeur… » si Marion n’avait pas tourné la tête à ce moment-là en plantant ses deux beaux yeux noirs et directs dans ses yeux, avec un air si narquois et si querelleur que Mélissa crut avoir pensé tout haut.

Malgré l’impression irritante que le regard curieux de Mélissa, en longeant sa joue vers la baie vitrée, s’attachait plus à surveiller les éventuelles réactions qui se peindraient sur son visage, qu’à scruter l’homme qu’elle venait de désigner, Marion ne résista pas à la tentation de se tourner à nouveau vers David. La façon dont sa nuque maigre plongeait tout droit dans son pull informe, la forme de ses longs doigts aplatis, rappelèrent brutalement à Marion un point particulier de l’après-midi poussiéreux et asthmatique qu’elle venait de passer. Alors qu’elle cherchait ce que les doigts en spatule de David pouvaient bien avoir en commun avec le château des Ducs de Bretagne, l’étrange manière, le cheminement par lequel la nuit d’hiver s’était rappelée à sa mémoire en regardant des silhouettes onduler dans la rue lui revint. Le château, la myopie, les silhouettes, David la nuit de neige. Tout cela semblait si inséparable que David, tantôt rappelé par les silhouettes, les rappelaient maintenant à son tour, sans que le lien qui les unissait en devienne pour autant moins mystérieux. Et les deux univers se superposaient autour de Marion, l’après-midi se plaquait sur la soirée comme du papier peint. Le ciel gris saturé de chaleur ondulait comme un mirage sur la nuit, vide malgré la musique tant elle était fraîche, la nuit paisible et vaste sous les étoiles au-dessus du barbecue. Et dans l’esprit alcoolisé de Marion, les murs se tapissaient d’une nappe opaque et fluide qui, comme la surface de l’eau stagnante, reflétait l’après-midi, tandis qu’aspirés par la silhouette de David derrière la baie vitrée, l’après-midi et l’eau des murs allaient se déverser ensemble dans les profondeurs bleues du jardin.

« La silhouette de David », songea Marion, - et cette pensée fut un radeau au milieu de tous ces murs qui partaient à la dérive – « voilà le lien. » Il y avait quelque chose en David, qui transpirait dans la manière même qu’avait sa silhouette d’onduler au loin. Même immobile, d’ailleurs, cette silhouette continuait d’être signifiante. C’était une désinvolture, une attitude – mais pouvait-on percevoir cette attitude, si l’on n’était pas myope ? Ma foi, pensait Marion Di Duca, - car, pour notre défense, ce sont les pensées de Marion Di Duca que nous suivons ici, et Marion Di Duca en est à son huitième verre de punch – probablement pas.

Car que garde-ton, continuait-elle sans plus se soucier des attaches qui étaient censées maintenir unies ses pensées éparses, que garde-t-on, au fond, d’une première nuit d’amour ? Non pas une profondeur de bonnet, ni la lueur ronde et fugitive d’un sein blanc dans la nuit, ou la douce chaleur de la pulpe à l’intérieur du ventre des femmes, ou les coups de reins vigoureux et les muscles bandés. Ni même, même s’il a lieu, le plaisir, son attaque, sa fugue syncopée, sa revanche soudaine après la lutte délicieuse qu’on a menée pour le retarder dans sa marche. D’une nuit d’amour, et du lendemain honteux, si difficile, si médiocre d’allure et pourtant si puissant, du lendemain surtout, on garde, tout au plus, la même chose que d’une année, d’un demi-siècle de vie commune : c’est-à-dire pas grand-chose, à tout prendre, une odeur. Une manie. Un comportement qu’on observe d’abord avec l’enthousiasme et le dégoût d’un anthropologue, tant il nous est étranger. Cinquante années plus tard, il ne reste encore plus que lui de l’autre, plus que sa façon de se racler la gorge le matin, il ne reste plus que lui, familier jusqu’à l’écœurement. Toujours cette manie, cette odeur laissée dans les draps, une façon de tenir ses épaules courbées ou fièrement tendues, de gérer les menus détails de l’existence avec plus ou moins d’aisance, plus ou moins d’affectation. Il nous faut voir l’autre diriger son corps, gérer son plaisir, couper ses ongles, déglutir et transpirer, être malade, délirer, vous tromper, se tromper, souffrir son être à l’agonie et, soudain, ne plus rien laisser qu’un cadavre, et la certitude que l’amour ne fut nulle part ailleurs que dans cette manie, dans cette odeur, dans cette silhouette déjà perdue, qui ondulait au loin dans la rue. Ainsi pensait Marion Di Duca, tandis que les couches superficielles de son cerveau se demandaient si un neuvième verre de punch la condamnerait au vomissement.

_ Au fond, on est tous myopes, balbutia-t-elle d’une voix prophétique, et, heureusement, ces mots furent couverts par la musique.

La fête battait son plein, et les deux filles tournèrent peu à peu, d’un même mouvement, leurs pupilles troubles vers la piste de danse. Comme l’écran d’une télévision qui passe un programme insignifiant, les corps déchainés ou langoureux qui erraient en rythme dans la pièce formaient un tableau propice aux conversations clairsemées et trop intimes.

_ Dis-moi, demandait Mélissa indiscrètement, il y a eu quelque chose entre David et la petite blonde à l’enterrement ?

_ Oui, répondit laconiquement Marion avec un air de mélancolie alcoolique tel que Mélissa eut subitement peur qu’elle se mette à vomir, là, sur le parquet du salon.

_ Au lycée ? continua Mélissa d’une voix encourageante.

Mais Marion ne sut que hocher la tête et l’autre dut faire mine d’être absorbée par la piste de danse pour dissimuler sa déception. Pourtant, contre toute attente, et comme cela peut arriver passé un certain taux d’alcoolémie, la grande brune reprit, après dix longues minutes de silence, la conversation là où elle l’avait laissée.

_ Entre eux ? Je ne sais pas exactement. Je suppose. Qu’elle l’a aimé, comme la midinette qu’elle est entend n’aimer qu’une fois dans sa vie. Et que lui… va savoir. Un animal saurait plus que lui ce que c’est que l’amour.

Mélissa, qui n’avait pas tout compris, regardait maintenant Marion avec un visage soucieux. Voyons, se demandait celle-ci, comment écrirais-je cela ? Hélène et David, David et Hélène. Un roman d’amour ? Les romans de genre ont toujours de sales manies, avec leur petit cosmos unifié où les assassins sont démasqués à la fin, les amoureux mariés ou noyés, rendant le tissage d’indices et d’événements, les mots – et même les cadavres – signifiants, comme autant de jalons sur un chemin balisé qui s’arrête bien proprement là où l’histoire se termine. En réalité, tout était bien différent de cela, et Hélène et David bien étrangers à cette logique factice de l’après-coup, à cette reconstitution maquillée, à cette tricherie du regard rétrospectif. En réalité, tous les meurtres restaient inexpliqués en somme, des monceaux de cadavres d’enfants pourrissaient dans les forêts sans qu’on en ait jamais conscience, et Hélène et David, n’était-ce pas là le mystère le plus insoluble et le plus insupportable qui soit ? Comment Sébastien aurait-il écrit cela, lui ? – mais pour Sébastien, qui était le dieu du regard rétrospectif-instantané, rien ne devait être insupportable. Il avait d’ailleurs disparu avec la danseuse.

Il faudrait écrire l’amour démentiel d’Hélène, sa dévotion ravageuse et anthropophage, les longues nuits à observer goulument, tout le corps qui tremble comme quand il accouche, le tout premier regard qui embrasse déjà, d’un seul trait comme une gorge ouverte, l’essence même de l’autre, la désinvolture de son geste, la force impertinente du moindre de ses souffles. David, en somme, sa silhouette, ce serait l’amour-même. Mais il faudrait alors, hélas, faire entrer ce David, solitaire, cérébral et décadent, égoïste évidemment, torturé comme un Hamlet un peu lâche. Ce David là défigurerait l’histoire. Et, à la fin, il faudrait écrire la rupture ? Non, cela était bien évidemment trop absurde et trop laid. Mais le pire était à venir, quand il faudrait dire – et comment le dire sans avoir envie de se laver la bouche au savon – qu’Hélène a continué à vivre, qu’elle a trouvé quelqu’un d’autre, que « la vie continue » et qu’on « tourne la page ». Comme ça, ça n’était plus insupportable, c’était carrément odieux. Et pour couronner le tout, Mélissa venait de repartir vers le buffet en laissant Marion seule sur une marche qui tangue.

A bien y regarder, c’était toute la pièce qui tanguait, et la couche superficielle du cerveau de Marion commençait à penser qu’un neuvième verre de punch ne serait même pas nécessaire pour la condamner au vomissement. Partout, dans la pièce des derniers danseurs éparpillés, chevelus, affalés sur des canapés froids, partout Mélissa continuait de voleter – car si la silhouette de David était l’Amour, celle de Mélissa était le Bonheur. Au fond, qu’avait-elle conçu d’autre que des erreurs cet après-midi-là, quand elle avait vu la jeunesse en capuches noires déferler sur le monde et le rouler, le rouler tous ensemble jusqu’au bord, et, d’un seul geste sans regret, le pousser dans le vide ? En vrai, c’était un amoncellement épars d’individus semblables et farouchement égocentriques, qui prouvaient à chaque geste n’être rien d’autre qu’un amas de chair assemblée au hasard. Alors en quoi serait-ce grave, pensa Marion en se levant, aussi raide que penchée, en quoi serait-ce grave d’en tuer un, là, maintenant. « Prenez Amélie par exemple, » avait-elle crié tout haut, quand Mélissa vint la faire se rassoir sur la marche. Et Marion rit beaucoup, toute seule. Prenez Amélie par exemple, répétait-elle, et cela la faisait rire. A la fin de l’histoire d’Hélène et David, elle en tuerait un, tiens, pour voir. Le plus attachant bien sûr, Hélène. Et sans aucune raison valable, de préférence.