Samedi 14 juin

 

 

Je suis un chien. Un putain de clébard. Tout à l’heure dans la voiture quand Meunier m’emmenait au cocktail de mon cul, moi ça m’allait le silence. Mais il a ouvert sa gueule. À un feu rouge il a dit en prenant l’air pas comme d’habitude, l’air du pro qui se relâche, généreux, le mec, grand seigneur c’est dimanche, il a dit un truc genre : vous devriez vous mettre plus souvent en robe Virginie ça vous va bien. Ha, j’ai répondu, et j’ai regardé très loin par la fenêtre, mais yavait un mur et j’avais du mal à faire la mise au point sur les moisissures du crépis. Puis on est reparti à rouler comme des tarés, et je sais pas ce qu’il avait bu le Meunier mais il a continué avec un air limite graveleux :

 

_ Vous savez, Virginie (et je me suis demandée c’était quoi cette nouvelle manie de dire mon prénom comme ça à chaque phrase, ça avait un petit côté sentence, attention je vais dire quelque chose de grave, et je me suis dis qu’il appelait peut-être ses patients par leur prénom quand il leur annonçait un cancer) vous savez, Virginie, je suis sûr que vous avez une piètre estime de vous-même, mais je vous assure qu’en prenant soin de vous vous seriez une très jolie jeune femme.

 

Il avait l’air assez fier de lui, petit sourire coquin et modeste de l’altruiste désintéressé, non, non ne me remerciez pas tout le plaisir est pour moi. Il s’attendait sans doute à ce que je tourne des yeux emplis de larmes de gratitude vers son noble visage vieilli par le poids des responsabilités. Moi, je pensais à cette expression, « jeune femme ». Ya bien que les médecins qui vous appellent comme ça. Ah non d’abord ya les profs au collège, qui vous appellent jeune fille, on ne court pas dans les couloirs jeune fille, et puis enfin ya les médecins qui vous appellent jeune femme, en notant sur leur PC si vous êtes nullipare ou constipée et à quand remonte votre dernière mycose. Il doit y avoir une raison à ça, pour qu’ils vous appellent comme ça, juste eux. Ca doit avoir un truc à voir avec les espèces, la classification, tout ça. Les botanistes, ils savent si un rhododendron a une étamine ou un pistil, les médecins eux savent que vous êtes une jeune femme rien qu’à la taille de votre intestin grêle. Comme je répondais rien, il a gigoté sur son siège avec un air mutin de faux gamin répugnant.

 

_ Qu’est-ce que vous en dites ?

_ Je te chie dans la bouche.

 

C’est ce que j’ai pensé. Je te chie dans la bouche. Mais j’ai pas répondu ça, non, je me suis entendue pondre un petit gloussement flatté, et j’ai détourné la tête en rougissant. Un clébard, je vous dis. Twin-set, sautoir, petit carré à frange. Déjà, cette histoire de cocktail à deux balles, j’aurais dû refuser, cette idée d’inviter la secrétaire médicale comme pour lui faire une fleur, une journée gratuite au château pour la gueuse, juste pour regarder, et puis je ferais pas honte, je suis tellement discrète. Remarquez, j’avais un peu accepté à cause de ça, du beau monde à observer de ma place de mocheté transparente. C’est que je m’emmerde, dans la vie. Les gens sont emmerdants. J’ai commencé à m’en rendre compte au collège, en cherchant à traîner avec les plus dérangés de l’établissement, les corbeaux, les bouseux aux parents alcooliques, les anorexiques qui se tailladaient en écoutant Nirvana. Yen avait une, Julie, elle cramait le bout de son labello avec son briquet, comme ça ça faisait double-emploi : un petit côté SM-cire chaude, et une putain de bouche à pipe parce que ça en foutait partout. N’empêche que la plupart du temps, la pire des Vampira, celle qui savait jouer tout Archangel sur sa gratte avec sa langue et qui adorait la sodomie, bah vous alliez dans sa chambre en rêvant de ce que vous alliez y trouver et vous vous rendiez compte avec horreur que les posters de Converge y côtoyaient des vitrines impeccablement propres remplies de figurines Hello Kitty trop kawaï. Nan. La pire des putes camées au crack vous faisais chier avec sa vision de l’amour, et le plus pouilleux des anarcho-punk, la caricature de chez Westwood, le der des der à la rue avec des dents de requins dans les oreilles et une combinaison en pneu, et ben ce type-là était aussi préoccupé par sa prochaine couleur de cheveux que la putasse capitaliste de base. Au moins chez les riches, ya des mobiles plus subtils, je m’étais dit en allant à ce cocktail. Enfin c’est ce que je m’imaginais, un monde de requins à la Dallas, des qui cherchent la gloire, des qui vivent pour le pèze, des qui vendraient leur mère pour une hausse du Cac40, en tous cas une racaille enfin amorale et grouillante venue là pour se marcher les uns sur les autres. J’y suis allée pour ça, au cocktail, pour trouver un peu de renouveau. Et c’est vrai qu’au début de l’après-midi, ça m’a tenue occupée de les regarder. Jusqu’à ce que je vois Victor, du moins. Parce qu’après j’ai vite compris que ce type était ce qui m’arrivait de plus excitant depuis mes premières règles.