Il n’y a pas longtemps on a critiqué un de mes textes sur un site de diffusion et d’évaluation. C’était un texte sans prétention qui à l’origine n’était destiné, comme les cassettes vidéos ou les dvd, qu’à un usage privé : c’était une lettre d’amour. C’est vrai qu’elle n’avait pas sa place sur ce site. Mais voilà que mon détracteur pose une question intéressante : il cite ma première phrase : « Tu sais bien comme moi comme la nuit se gonfle dans ces cas-là », ou quelque chose du genre, et poursuit avec cette question « et on appelle ça de la littérature ? ».

J’ai retrouvé un petit bout de texte que j’avais écrit il y a de ça 5 ou 6 ans, lors de ma première année de fac, et je l’aime encore, ce petit bout de texte, alors je vous le cite ici :

 

« C’était dans un cours de littérature avec une professeure brillante, trois fois brillante et pleine de goût pour elle-même, que j’ai compris que je ne ferais jamais de littérature, que j’étais trop grossière, trop brute, trop rustique et trop franche pour figurer quoique ce soit de raffiné et de complexe qu’on puisse interpréter. Jamais ma cervelle paysanne n’aurait eu assez de coins dans ses tuyaux, assez de lacis dans ses boyaux pour contenter ces vautours virtuoses qui écrivent sur les autres.

Je veux travailler le texte comme une vaste étendue de matières en plusieurs dimensions, je veux travailler le son, la couleur, le grain, la composition chimique du mot, de ses granules et de ses glaires. Le texte sera, pas une « vaste étendue », non ça c’est directement plat comme un filet de blanc de poulet. Plutôt une composition, pleine de reliefs et de coulures. Mais « pleine » encore c’est injuste, car il faut qu’à chaque seconde on se demande si cette composition, cette cellule, est vide ou pleine, concave ou convexe. »

 

Face à la question fort pertinente de mon détracteur (excusez pour la répétition du terme, je suis tellement fière comme un petit pou d’en avoir un), je repense à cet extrait de la Crise de la Culture d’Hannah Arendt, dans lequel l’auteur évoque le fait que la culture et l’art, si ils sont « étroitement liés », « ne sont aucunement la même chose ». Ainsi, par exemple, là où les Romains considéraient l’art comme une activité paisible, proche de la culture de la terre, les philosophes grecs, eux, soupçonnaient les artistes eux-mêmes de philistinisme : Le terme grec désignant un état d’esprit « banausique », c’est-à-dire « une mentalité exclusivement utilitaire » dérive même d’un mot désignant à l’origine les artistes et les artisans. Car si l’amour des arts, ce que les Romains ont nommé par la suite cultura animi, est un état d’esprit désintéressé et détaché du monde utilitaire, l’activité de l’artiste, elle, est une activité de fabrication, et « implique des moyens et des fins ». Dans la pensée grecque, il n’est dès lors plus contradictoire d’associer amour des arts et mépris de l’artiste. Dans l’état d’esprit des Grecs, et même plus tard des Romains, l’artiste était un homme indigne de figurer au rang de citoyen. Car si, contrairement à l’art, la culture, « mode de relation [aux œuvres d’art] prescrit par les civilisations », était pendant l’antiquité une activité digne de respect, c’est parce qu’elle avait moins à voir avec l’art, qu’avec la politique.

 

Quel rapport, me direz-vous ?

 

Et bien tout cela me fait songer que la littérature est à l’écriture ce que la culture est à l’art. Et que mon soucis n’a jamais été la première, mais bien toujours la seconde. Aux lecteurs, aux politiques, aux critiques, aux éditeurs, aux professeurs de français de s’occuper de littérature. L’artiste ne devrait jamais tremper dans cette sale histoire. Mon détracteur se targuant d’être un humaniste, je pense que ma référence à la société grecque devrait le combler. Pour ma part je n’aimerais pas avoir quelque chose à voir avec tout ça. Qu’on laisse la littérature aux littérateurs, et l’écriture, aux écrivains.