Quand on n’a aucune idée pour commencer un roman, le mieux est de commencer avec la naissance d’un personnage. Ainsi sa vie, rarement dans sa totalité, et souvent partialement coupée à un moment soi-disant décisif (ce traditionnel et stupide mariage qui sonne la fin d’un conte, par exemple, « ils furent heureux, etc. ») constituera tout le squelette du récit, mais aussi sa matière et sa moelle. « Je suis née et je raconte ô combien cette vie qui est mienne est digne d’intérêt à mes yeux et doit subséquemment l’être aux vôtres »… Aussi ferais-je un piètre personnage de roman car ma vie, jusqu’ici involontairement, et plus que partialement tronquée par un avenir incertain, est d’une part profondément dénuée d’intérêt et d’autre part pour l’instant nécessairement dénuée de sens… Toute pièce réflexive sur son déroulement jusqu’à ce jour serait un mensonge éhonté, une mise en scène scandaleuse, car ma vie n’a aucune vocation à être racontée dans un sens plus que dans l’autre, et aucun évènement ne s’y enchaîne à un autre de manière logique.

C’est pour ça que je déteste les biographies. Tous ces artistes maudits qui s’enfilent d’après un schéma-type dans les livres de littératures ne sont maudits que par la malveillance du biographe et la toute aussi cruelle bienveillance de son lecteur. Le biographe, ce marionnettiste, agence gentiment les évènements qui peuplent une existence de manière si habile qu’il parvient à en faire un conte pour ces fillettes émotives que sont les lecteurs contemporains. Mais au fond la vie d’un de ces artistes maudits si semblables serait toute aussi inintéressante, aussi plate, aussi absurde que la mienne. Ou que la vôtre. Oui parce que vous riez, vous, le lecteur, à lire que ma vie à moi est trop négligeable pour être racontée dans un roman, mais vous croyez sans doute que la vôtre, à vous, en est digne ?

Pour ma part, si vous voulez savoir, je ne suis pas de ceux qui aiment se gargariser de ces exploits communs que tout le monde a déjà vécu et qui paraissent toujours si extraordinaires à celui qui les vit qu’il se sent obligé de les raconter à toutes les occasions : Une douleur particulièrement forte. Une frayeur particulièrement tenace. Un goût particulièrement ancré. La plus belle des histoires d’amour. Cette personnalité, cette originalité toujours brandies et dont tout le monde se fout : « C’est tout moi ça ». Je ne m’invente pas, ni moi, ni ma vie pas finie, et pour tout avouer, j’ai beau chercher : je ne me trouve pas. Comment, dès lors, raconter ce présent aussi sensé qu’un hoquet, qui ne s’achève nulle part et ne se justifie jamais ? Vous avez raison, je m’y prends mal. J’aurais dû commencer comme ça :

« Le ciel s’assombrissait peu à peu… » ou « le café se renversa sur la table », un truc bien soudain, bien arbitraire, bien « in medias res » comme on dit chez les lettrés, que cet incipit métatextuel ravirait… Cependant au risque de les décevoir, je suis, bel et bien, un personnage de roman, et la réflexion qui précède se justifie sûrement par un trait particulier de mon caractère ou par un évènement marquant de mon existence. C’est un parti-pris qui n’appartient qu’à moi et il se trouve que, justement, même si je ne bois jamais de café, le ciel s’assombrit peu à peu.

Et puisqu’il va bien me falloir à un moment donné accorder un participe passé, il va falloir que je me décide pour un sexe. Et oui, c’est l’avantage que quelqu’un qui écrit a : on peut choisir son sexe. Mais attention, pas un sexe réel, pas un de ceux que l’on porte en fardeau comme une définition et qui vous condamnent toute votre vie à pénétrer ou à être pénétré par cet organe. Non, un sexe de roman : une voix pour tout dire, féminine ou masculine. Rien à voir avec le timbre, ou alors un timbre mate, un timbre de sens qui vibre sourdement dans le fond du texte. J’aimerais bien m’enorgueillir de cette voix fière, audacieuse, assurée, souvent si libre qu’elle paraît insolente et arrogante, celle du sexe masculin. Mais voilà ma voix est féminine, et on va faire avec.

Voilà, c’est entendu : je suis une femme, le ciel s’obscurcit peu à peu, et je viens de balancer un incipit de roman puant sur l’écriture. On a qu’à dire que c’est parce que je m’y connais. Parce que je m’y connais, mais attention, de loin, de dehors, en esthète, en amatrice. Disons que je suis éditrice, ou quelque chose du genre. Je baigne dans l’actualité littéraire comme un poisson dans son jus, j’habite à Paris, je fréquente le petit milieu de l’intelligentsia parisienne et je connais personnellement tous les pseudos auteurs qui se sont fait un nom parce qu’ils baisent avec les éditeurs. Mais ne croyez pas que c’est pour ça que je vais vous servir un petit récit croustillant à la Christine Angot, avec soirées sado-masos à l’appui et dénonciations bien senties. Non, non, je suis une éditrice au chômage, en retraite, en dépression. Mieux : je suis amnésique. Voilà :

C’était un jour où je devais me rendre à une séance de promotion pour le dernier livre de j’ai oublié qui, en province. C’était vers la Creuse, ou quelque chose du genre, que j’ai raté la correspondance de mon train. Stressée comme c’est la mode de l’être lorsqu’on a le talent d’être overbooké, j’ai traversé la rue en courant pour aller gueuler au pecno du bureau de tabac de me prêter son téléphone parce que je suis trop overbookée pour avoir branché le mien la veille et qu’évidemment il n’a plus de batterie. Je cours comme une dératée en traversant et je vous le donne en mille, je me fais renverser par une camionnette, un vieux van Volkswagen bleu-gris écaillé, qui fait un bon gros bruit bien senti de choc contre mon petit corps pédicuré et aérobiqué comme s’il s’agissait d’un tas de bouse, et qui salit par la même occasion mon super trench de chez machin de sa peinture bleu poussière. Je tombe inconsciente, quelques minutes après je me réveille, et j’ai perdu la mémoire. Comme je ne suis qu’une grosse pouffiasse qui mélange trop la coke et les antidépresseurs, j’ai bien sûr oublié de prendre le moindre papier qui m’indiquerait mon identité. Voilà comment j’ai cessé d’être une éditrice parisienne. Vous n’en croyez pas un mot ? C’est normal, moi non plus, mais entre nous, je m’en cogne bien, de votre avis. Ca vous amuserait vous d’être une éditrice parisienne ? Bon. Bah moi non plus.

 

Je relève la tête. L’asphalte est chaud, le ciel terriblement cuisant. Il doit être midi, car je me sens comme prise en sandwich entre deux chapes de bitume brûlantes, et, dans le vertige de l’accident, je ne distingue plus quel ciel, du noir qui sent le mazout ou du blanc qui me crame la gueule, est le ciel d’en haut. Il y a un type, le conducteur du van, qui se penche sur moi. Il a une gueule sympa, un menton rond avec une fossette ronde, des yeux de vache très clairs et mouillés, avec des cils de fille trop blonds, de bonnes joues rouges. Une femme aussi, avec de gros seins et un gros ventre. Et puis un vieux qui se ramène aussi. Tout un peuple se ramène autour de moi comme si j’étais sauvée des eaux. Je les laisse s’amonceler autour de moi avec une béatitude sans cesse renouvelée, je m’extasie à chaque visage comme si c’était le premier visage que je voyais. Je dois avoir ce regarde avide des nourrissons lorsqu’ils observent la tâche de lumière mouvante que constitue votre figure. C’est que je n’en peux plus de me trouver grotesque, au milieu de tous ces corps larges et pleins, moi qui me découvre si osseuse, avec ce corps d’une finesse pré pubère, imberbe, faiblard. Et mon accoutrement est lui aussi stupide, et bien trop chaud pour ce temps. Je n’ai plus de papiers dans mon sac, mais à vrai dire je ne m’en formalise guère. Ce qui m’incommode, ce sont ces vêtements trop chauds. Je me lève, et les gens finissent par s’éparpiller. J’avance jusqu’à un parc. C’est le plus joli petit parc que j’aie vu de ma vie. Sous un acacia (oui, c’est aussi un don qui m’est venu de mon accident, connaître le nom des arbres instantanément), il y a un banc où je m’assois pour retourner ma valise. Dans une masse invraisemblable de loques, je finis par trouver un jean et une chemise. Déjà, je marche mieux, et je vais plus loin.