Contresens

 

On me dit parfois que je ne suis pas bête, pas laide, qu'on m'aime et que j'écris bien. J'ai toujours eu tellement de mal à recevoir ces compliments qu'on m'a sans cesse suspectée de fausse modestie, de prétention snobinarde, ou d'insatisfaction chronique. Pourtant je peine sincèrement à extraire de ces quelques éloges, des simples civilités hypocrites aux ardentes déclarations idôlatres, un quelconque intérêt pour mon égo, ou un semblant de réassurance sur moi-même. C'est que mon point de vue de ces sujets rebattus que sont l'intelligence, la beauté, l'amour ou le talent se rapporte à celui du garagiste sur le boulon. Tout est une question de mécanique : dans quel sens visser, par quel trou passer, où brancher le câble, quand mettre le contact... comment ça marche, en gros ? Parfois, on m'a dit que je ne devrais pas traiter ces sujets graves, ces précieuses considérations, avec tant de dédain. Mais ce n'est pas que je méprise l'amour ou la beauté, et je mesure bien la gentillesse de ces quelques mots avec lesquels on me caresse affectueusement. C'est juste que j'y réfléchis avec les mêmes critères que pour n'importe quel autre sujet, tel que l'heure à laquelle mettre son réveil ou la supériorité des chocapic sur les chocos. Objectivement, en examinant en détail le réseau de causes et de conséquences et les implications qui en découlent. Et à bien y réfléchir, plus j'y pense et moins je vois en quoi ces nobles problématiques mériteraient un autre traitement que la forme des nuages, l'influence des flux monétaires sur la crise mexicaine de 1994 ou l'origine des bulles dans le verre mal soufflé. Petits contresens, à mi-chemin entre l'exercice et le divertissement.

 

Contresens 1 : De l'intelligence comme handicap

 

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Pour Lucille-Prudence

1993 : Comme tous les deux ans, mes petits camarades écoliers et moi-même avons l'immense bonheur de passer des tests statistiques dans ces fins cahiers verts anxiogènes dont, a priori, nous n'entendrons plus parler une fois qu'on les aura remplis. On ne sait pas très bien pourquoi ni pour qui on s'applique à faire du mieux qu'on peut ces exercices inhabituels, puisqu'aucun bon point n'en découlera, aucun zéro non plus. On pourrait presque faire de la merde sans remords, du coup, si on avait pas l'impression bizarre que nos œuvres allaient tomber directement sur le bureau en acajou massif d'un ministre-très-sérieux. Alors, comme des soldats morts pour la France, nous nous attelons avec gravité et abnégation à d'étranges tortures mentales, questions incongrues et dessins tordus. Nous sommes les dignes représentants de la jeunesse hexagonale, les chiffres sur la santé mentale de notre génération sont entre nos mains. Comme je suis une petite fille terrifiée par l'échec, mon cœur bat fort, mon stylo tremble, et ma seule consolation sera de me dire que personne de proche ne connaîtra mes résultats, ni la maîtresse, ni, surtout, mes parents. Une semaine après, pourtant, Madame Papineau, dame de fer du CE2 de son état, convoque ma mère. Après correction desdits cahiers, il semblerait que mes résultats soient anormaux. « Anormalement élevés », je crois, étaient les termes exacts. Je n'ai jamais su ce que voulait la maîtresse, au juste, je me souviens juste qu'elle était inquiète pour mon avenir à l'école. Je ne sais pas si elle a parlé de prise en charge spéciale, ou de sautage de classe, je sais simplement que ma mère a tout refusé, qu'elle a haussé les épaules, et qu'elle est revenue avec un petit sourire en disant « c'est pas la peine d'en faire toute une histoire, tous mes enfants sont intelligents. » Ce jour-là j'ai appris que d'une part j'étais intelligente, mais aussi qu'apparemment, c'était « anormal » et que ça posait un problème à ma maîtresse. En revenant en classe le lundi suivant, j'étais rouge de honte.

Comme si ça ne suffisait pas que je sois une gamine qui se met à trembler étrangement quand Franck Nicolas vomit sur la table de la cantine, une gamine absolument incapable de se faire un ami sans le payer au préalable, celle qu'on choisit toujours pour faire « le fromage est battu » et qu'on choisit jamais pour faire les équipes de basket, celle qui reste le loup pendant des plombes parce qu'elle est trop neuneu pour en chopper un autre, celle sur qui on lance les cailloux initialement ramassés pour faire une marelle, ou celle qui, si par miracle elle s'attire la sympathie d'un camarade, s'entend dire une fois dans la cour « m'en veux pas Lucie, j'ai rien contre toi, mais jouer avec toi devant les autres, c'est trop la honte ». Il fallait en plus que je sois « anormalement intelligente » et que je perde ainsi la seule estime qu'il me restait, conquise à la sueur de mon front : celle de la maîtresse. En fait, ce que je n'ai compris que bien plus tard, c'est que tout était lié. Et que tous mes maux découlaient de cette étrange infirmité tout juste diagnostiquée : « anormalement intelligente ».

Ici, entendons-nous bien : je ne suis pas en train de me vanter. Dans l'expression « anormalement intelligente », ce qui me frappe le plus, c'est l'anormal. En plus, j'ai rencontré trop d'êtres « anormalement intelligents » depuis pour me considérer comme une identité remarquable. Paraît que je suis loin d'être con, donc. Pourtant, si l'intelligence se mesure à l'aune de la capacité d'adaptation ou de la faculté à comprendre les choses, il faut bien l'avouer, je suis d'une bêtise crasse, à la limite du retard mental. Comment expliquer par exemple, que je n'ai toujours pas compris ce qu'il faut dire pour mettre à l'aise un inconnu qui me parle, et qu'après presque trente ans de pratique sociale je reste toujours invariablement figée là, les bras amidonnés le long du corps, avec un sourire proche du rictus tétanique ? Quand je pense à mon « intelligence », plusieurs situations me reviennent en mémoire :

 

2002 : je passe mon bac, et j'ai le malheur d'avoir une épreuve d'athlétisme. Après m'avoir fait courir en solo et m'avoir fait recommencer plusieurs fois en croyant que son chrono ne marchait plus, tant mon résultat était « anormalement minable », ma prof de sport me dit qu'elle espère que ça ira mieux avec des gens autour, qu'avec un max de chance voir mes copines me doubler ça me fera un peu l'effet du lièvre au lévrier. Je m'installe donc aux starting-blocs, le départ est fulgurant : j'ai toujours été la meilleure aux starting-blocs, allez savoir pourquoi, l'habitude de me casser la gueule, peut-être... Et puis ça commence. Tandis que mon corps gauche essaie lamentablement de coordonner ses grands membres mous, le temps se ralentit comme en situation de danger jusqu'à ce que j'aie la perception spatio-temporelle d'une mouche. J'observe mes mains flasques, mes longues jambes maigres qui moulinent sur les graviers. J'essaie d'analyser le son, la texture de ces graviers sous mes semelles. Je relève la tête... non, pardon, je ne peux pas juste me contenter de relever la tête : je me dis que je relève la tête, et je relève la tête. Le sol est brumeux aujourd'hui. Mes camarades se meuvent ensemble à longues foulées au loin dans le temps bleu, je trouve leurs corps remarquables, tendus et détendus à un rythme effréné. Tendu-mou, tendu-mou, tendu-mou. Je me demande comment j'écrirais ça, le mouvement de leurs joues qui se distendent comme du tissu qu'on défroisse d'un coup sec avant de l'étendre, à chaque fois que le talon se pose sur le sol. Et voilà, c'est ça, mes camarades approchent de la ligne d'arrivée, et je me demande : qui suis-je, où vais-je, pourquoi courge ? Je crois que j'ai eu 6, ou un truc du genre.

 

2003-2004 : Je suis amoureuse. Pour changer, me direz-vous. Non là je suis vraiment amoureuse. À en crever, à m'en damner. Du genre qu'on ne vit qu'une fois, et blabla, blabla, blabla (vous êtes bien gentils mais le texte sur l'amour, c'est pour plus tard). En bonne anormalement intelligente que je suis, j'ai forcément choisi plus qu'un être humain : une énigme. Non seulement je suis incapable de contrôler et d'analyser ce que je ressens, ce qui, il faut bien le dire, me propulse d'autant plus dans un état de détresse et de panique que c'est tout à fait inhabituel chez moi, mais en plus l'homme de mes pensées paraît agir selon un axiome inconnu, et aucun théorème, ni celui de mes précis de mathématiques, ni ceux savamment expliqués dans Biba, ne semblent pouvoir éclairer les agissements de cet être obscur. Qu'à cela ne tienne, me dis-je, en jeune conquérante naïve et chevaleresque. Si mes charmes physiques n'ont pu venir à bout de cette énigme, mon intelligence anormale, elle, le peut. Et fièrement, je relève le défi, j'accepte le challenge. De toute façon, j'ai pas vraiment le choix., parce que ce type, je l'ai dans la peau. Au bout de deux ans de boulimie et de dépression, au bout de presque dix ans de rêves obsessionnels il me faut me rendre à l'évidence : l'intelligence n'a aucune prise là-dessus. Vous vous en doutiez, dites-vous ? Et ben pas moi, et ça prouve bien dans quel état de débilité mentale je stagne, comme dans une eau croupie.

 

2012 : Comme tous les midis, je mange à la cantine de ma prestigieuse entreprise de mots croisés, avec mes prestigieux collègues, qui, comme tous les midis, brodent sur les sujets passionnants de la taxe foncière, de la construction de pavillon neuf, de l'érythème fessier du nourrisson, des manouches-voleurs-très-sales ou des cougars-ridicules-très-putes. Quand soudain, comme plusieurs fois dans la journée, il me vient l'idée saugrenue de faire une blague. Celle d'avant était tellement immonde qu'elle a soulevé un murmure d'indignation, celle d'après sera tellement naïve qu'on me regardera rire avec pitié en se disant que je dois me pisser dessus avec les blagues carambar. Celle-ci est encore pire : elle est insensée. Dans la fraction de seconde qui suit son énoncé, je comprends que j'ai raté un truc à l'air désemparé que prennent Alain et Laeticia. En fait, j'ai tout simplement fait une blague qui venait en conclusion d'une suite d'association d'idées qui n'appartenaient qu'à moi. Le tout en cinq secondes chrono, comme si ça se ramifiait tout seul, les excroissances, dans mon cerveau malade. Alors je finis par le mot que je répète le plus pendant une journée de travail, voire depuis ma naissance : un bon vieux « désolée » à la Denisot.

Récapitulons : L'intelligence ne sert pas à courir plus vite, elle ne donne aucun droit supplémentaire à l'amour, elle ne permet pas de comprendre ses semblables ni de se faire comprendre par eux. En gros, elle ne sert à rien. Pire encore : elle empêche de faire tout cela. M'esclaffer en secouant mes cheveux quand le mâle que je veux sauter me fait une blague minable (ce qui est le moyen imparable de m'assurer une nuit avec lui) ? Incapable. Me sentir bien dans une soirée où tout le monde s'amuse ? Impossible. Profiter de l'instant sans calculer ses conséquences probables et les classer de la plus admissible à la moins vraisemblable ? Même pas en rêve ! Je suis la reine du froid, la déesse du flop, du rire frénétique, du geste déplacé, de l'objectivité amorale, du mauvais goût et de l'embarras. Mais si mon incapacité d'arrêter mon cerveau en situation sociale fait de moi un monstre, chez certaines personnes "anormalement intelligentes" que j'ai rencontrées, c'est pire encore : insomnie (comment éteindre son cerveau la nuit ?), procrastination pathologique, destruction systématique de toute production artistique ou verbale instantanée, auto-sabotage réactualisé toutes les cinq minutes... Inutile de préciser que la plupart de ces personnes ont une longue histoire avec la toxicomanie : on a pas encore inventé mieux que la came pour mater un cerveau en roue libre qui entend s'émanciper de son maître.

 

Mais encore, comment expliquez-vous que si mon QI se rapproche de celui d'Einstein, je n'ai inventé ni la théorie de la relativité ni l'eau chaude, et je suis tout bonnement incapable d'en faire quoi que ce soit ? Je ne sors rien d'exceptionnel, et je peine même à me servir de mon intelligence dans des domaines... intellectuels. Par exemple, je n'ai jamais réussi, malgré tous mes efforts, à me rappeler d'une date. Rainman, qui joue en première base, le coup des allumettes, tout ça, c'est pas pour moi. Je suis incapable de retenir un pauvre 1515 qui pourrait améliorer ma note d'histoire au bac, mais je peux vous ressortir le montant exact, au centime près, d'un ticket de caisse sur lequel je n'ai fait que passer les yeux fugitivement, sans regarder, en discutant avec quelqu'un. Je suis la reine des anagrammes : quand mes pupilles tombent par hasard sur une série de lettres en désordre je retrouve, dans la seconde, sans effort aucun, le mot qu'elles composaient. Est-ce que quelqu'un ici peut me dire à quoi ça sert ? Et pourquoi il m'est arrivé des millions de fois de trouver le résultat exact d'un problème de mathématiques alors que le raisonnement m'en échappait complètement ? Pourquoi mes facultés me restent-elles incontrôlables, impénétrables et inconnues ? En un mot, interdites ?

Ce type d'intelligence n'est pas quelque chose dont on jouit. Ce n'est pas une possession, un bien, un patrimoine, un acquis fiable. Ce n'est pas un animal domestique qu'on caresse avec complaisance. Elle n'a rien en elle qui nous assure, rien en elle qui nous satisfasse, rien dont on puisse s'enorgueillir. Elle a plus de traits communs avec la malédiction qu'avec le don, avec le handicap, qu'avec le privilège. Quand je repense aux situations précédemment décrites, je me rends compte que ce qui les lie, c'est la brutale envie de mourir qu'elles m'inspirent. Non, pour être honnête, je vous le dis tout net : si la vie est une salope, l'intelligence est sa chienne.

 

D'ailleurs, on dit que les psychopathes sont intelligents, mais c'est faux, tous les psychopathes ne sont pas intelligents : l'intelligence est juste ce qui permet à certains d'entre eux de s'évader, d'échapper continuellement à la police, et de découper des garçonnets pendant un demi-siècle sans jamais être inquiétés. En gros, si vous retrouvez votre nièce de cinq ans en bêchant le jardin du voisin qui vient juste de déménager au Canada, ne cherchez plus : c'est la faute de l'intelligence. Ni plus ni moins.