« See, how she leans her cheek upon her hand!
O, that I were a glove upon that hand,
That I might touch that cheek ! »

 

« Some grief shows much of love,
But much of grief shows still some want of wit. »

Shakespeare, Romeo and Juliet

 

 

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Septembre 2012

Je comptais d'abord écrire sur la beauté, mais les circonstances font que je me sens particulièrement inspirée, ce soir, à parler d'amour. Le temps est à la tempête depuis deux nuits, l'équinoxe mugit, le vent de malemort éparpille les soupirs des couples alanguis et engloutit les espoirs des amants maudits (blablabla...). Je pense au corps d'Ophélie, qui flotte comme un grand lys, au poignard de Roméo langoureusement enfoncé dans le ventre de Juliette pour y rouiller, à Othello qui sert encore dans sa main froide le cou jadis palpitant de Desdémone, à Anna Karénine, un instant effarée, à genoux entre les roues du train. Vous trouvez ça beau ? Moi, je trouve ça pathétique. Déjà, permettez-moi de vous dire que cette manie de considérer des morts comme l'essence-même du romantisme ne prouve qu'une seule chose : trop peu de gens ont déjà vu, touché ou senti un cadavre. Sinon je vous assure que la simple perspective de cet amas de chaire disloquée aux yeux vitreux ne ferait frémir personne, sauf de dégoût. Et je parle pas de l'odeur. Mais passons...

 

Moi, ces amants maudits prêts à se sacrifier l'un pour l'autre, ça ne m'inspire que de la pitié. L'abnégation silencieuse, la poésie gratuite de Cyrano de Bergerac ? Navrant. La voix rauque de Billie Holliday qui se brise sur My Man ou I'm a Fool to Want You ? Lamentable. Héro et Léandre, Pyrame et Thisbé, Écho, Didon, Phèdre, Heathcliff, Valmont, Werther ? Des minables. Je ne vois pas pourquoi on devrait trouver touchantes ces bêtes souffreteuses, agonisantes. À entendre les râles dégoûlinants de Cyrano, j'ai juste envie de l'achever, ce pauvre type qui passe sa vie à soliloquer pour les beaux yeux d'une connasse qui le trouve trop moche pour daigner lui jeter un regard. Franchement, je serais curieuse de savoir où il était, son fameux « panache », à cette serpillère sans aucun amour-propre. Vous aurez remarqué que je vous ai collé plus haut la citation de Roméo souhaitant de tout son cœur être le gant qui touche la joue de Juliette. C'est pour vous montrer à quel point ce type est un looser : vouloir se transformer en gant, nan mais, soyons sérieux une minute... Et que devrais-je dire de Jésus, cloué sur une croix par amour de tous, pendu par les poignets pour qu'une foule de pêcheurs puisse un jour regarder L'amour est dans le pré et s'entretuer pour l'amour de Dieu dans les siècles des siècles, pax christi, amen. L'amour, l'amour, l'Amour... On a pas fini d'en parler, de celui-là. On se répugne pourtant à tergiverser sur la couleur maronnasse du lymphome gastrique ou sur la supuration des nodules d'origine sus-anale. Comment, ça, quel rapport ?

Dois-je vous rappeler que le mot passion provient du latin passio signifiant « action de supporter, souffrance, maladie, indisposition, affection, perturbation morale, accident, passivité » ? Que l'essence-même de l'Amour, c'est donc la névrose, la lésion, la difformité, la maladie ? Et que si Tristan et Iseult nous ont fait chier pendant près de 300 pages en ancien français, ce n'est pas par l'opération du Saint-Esprit, mais parce qu'ils avaient été intoxiqués par un filtre magique. Certains ont vu dans ce mythe l'idée que l'amour est une drogue aux effets déformants, voire aveuglants, une illusion vouée à se dissiper. Moi, j'irais plus loin : l'amour n'est pas seulement une drogue. C'est un poison.

Je m'explique :

2003-2004 : Je suis amoureuse. Pour changer, me direz-vous. Non là je suis vraiment amoureuse. À en crever, à m'en damner. Comment ça, je radote ? C'était juste un test pour savoir si vous aviez lu le Contresens 1. Donc patatras, j'ai 20 balais et je tombe éperdument amoureuse d'un garçon qui compte parmi ses caractéristiques les plus frappantes une beauté ensorcelante de jeune sioux, un rire ravageur, une intelligence hors pair, une virtuosité époustouflante, des yeux plissés absolument irrésistibles et le fait de ne pas m'aimer en retour. J'aurais fait n'importe quoi pour ce type. Je l'ai aimé en silence pendant des années parce qu'il me semblait trop parfait pour être touché. J'aurais cédé mon string pour pas qu'il ait froid, mon dernier grain de riz pour pas qu'il ait faim, je lui aurais laissé le radeau avant de couler dans l'eau glacée comme Léo pour Kate. Quand ma tendresse, mon oreille attentive ou mon corps accueillant le réchauffaient, je les lui donnais de bonne grâce et quand ils l'indisposaient, je restais en silence dans un coin, trop heureuse qu'il me laisse respirer le même air que lui. Je le regardais dormir des nuits entières, muette d'émerveillement devant ce phénomène incroyable : après avoir inspiré, il expirait, et après avoir expiré... bref. Rien ne pouvait me rendre plus extatique que de le voir sourire, même si c'était pour une autre, même si c'était parce que je sortais de la pièce.

Après avoir vainement tenté de le conquérir par des stratagèmes de plus en plus désespérés qui allaient de l'aguichage direct en station couchée à l'insulte totalement injustifiée au moment le plus incongru, en passant par la crise de larmes hystérique et la lettre d'amour enflammée, j'ai dû me rendre à l'évidence le jour où ce jeune homme qui ne-pouvait-être-avec-personne-c'est-pas-toi-c'est-moi-vous-connaissez-la-chanson a embrassé une jolie demoiselle à moins de trois mètres de moi. On aurait pu penser que ça suffirait. Mais non. Il faut tourner la page, qu'ils disaient. J'ai pas tourné la page, j'ai ouvert un autre livre. J'ai commencé à vivre une vie parallèle, à me lier à d'autres personnes, à changer d'amis, d'amants, de pays, d'orientation sexuelle, à construire une famille, le tout en rêvant à ce jeune homme chaque nuit. Chaque putain de nuit, pendant dix ans. Ca fait 3650 nuits, si je ne m'abuse (et je compte pas les siestes). 3650 nuits dans lesquelles il a tenu le rôle de protagoniste ou de simple figurant (parfois il prenait juste le bus, dans le fond de mon rêve à gauche), mais qu'il a hantées, une à une, avec la pugnacité qui le caractérise. Je suis devenue une autre personne, j'ai connu des situations extrêmes, des paysages radicalement différents, des êtres fascinants, je me suis enrichie, ridée, apaisée ou passionnée. On m'a aimée à la folie, on m'a maltraitée parfois, j'ai aimé aussi, différemment, et puis j'ai donné la vie. Je suis devenue toute autre, mais quelque chose assurait la continuité de mon être, quelque chose résistait, opiniâtrement, toujours vivace comme de la mauvaise graine. Le chiendent. La chienlit. L'Amour.

Dix ans après notre première rencontre, quand cet homme a failli perdre la vie, ça a rouvert un œil, ça s'est ébroué, puis ça s'est remis au travail, opiniâtrement. Le poison était intact, fulgurant, il veillait juste dans mes veines comme un serpent qui dort. Sa frappe fut chirurgicale et d'autant plus foudroyante qu'il connaissait parfaitement l'emplacement de sa cible. Un nouvel essai tout aussi désespéré fut un nouvel échec tout aussi douloureux. C'est à peine si j'ai encaissé le coup avec un peu plus de dignité, un poil plus de sérénité. Cette peine, au fond, était une vieille amie, une paire de pantoufle moche et confortable qu'on affectionne. Et comme elle était tout ce qui me restait de lui, tout ce qui me rattachait à lui, elle ne pouvait m'être foncièrement insupportable.

 

C'est bon, vous avez eu votre quota de bons sentiments larmoyants ? Bon maintenant venons-en au fait : quand je feuillette Psychomag chez le coiffeur, je peux lire des articles tels que « Comment se remettre d'une rupture en trois (cinq, neuf...) étapes » ou « Bien négocier le deuil de votre relation ». Dans ces proses hautement inspirées, on vous explique que tout le monde a des peines de cœur, que c'est toujours douloureux, mais que ce n'est pas insurmontable. Comme le disent si bien vos amis les lendemains de râteaux, un de perdu dix de gagnés, ça va passer, le temps va panser les larmes et sécher les plaies, et un jour vous vous demanderez ce que vous pouviez bien lui trouver. Jamais, nulle part, même pas aux pages du témoignage racoleur en fin de magazine du type « j'ai trompé mon mari avec sa sœur », il n'est dit qu'on peut rêver à la même personne pendant près de 3650 nuits. Qu'on peut saboter une à une des dizaines d'histoires stables pour ses beaux yeux. Quelqu'un de sain passe forcément à autre chose après un temps de récupération plus ou moins long. Il faut se rendre à l'évidence. Rêver pendant dix ans à l'homme qui vous a rejeté une vingtaine de fois, c'est maladif. Souhaiter son bonheur alors qu'il se contrefout du vôtre, œuvrer dans l'ombre pour qu'il soit heureux, lui prodiguer conseils, chaleur et sexe alors qu'il vous répète dans toutes les langues qu'il n'est pas capable de vous donner quoi que ce soit en échange, c'est pitoyable. Lui offrir sur un plateau d'argent un confit d'amour entier et son coulis dégoulinant de fidélité éternelle alors qu'il n'a rien demandé, c'est écœurant, voire vomitif.

Mais ce qui m'interpelle le plus, c'est cette incapacité à oublier. Ces rêves entêtants, souvent palpables, sensibles, colorés, odorants, en un mot, puissants, me font penser à un syndrome post-traumatique. Même avec Alzheimer, j'en suis sure, ils auraient continué. Aujourd'hui au travail, j'ai lu cette phrase sur un site voué à la recherche scientifique : « les biologistes considèrent la faculté d'oubli comme un élément positif et essentiel de l'évolution du genre humain ». Et pour cause : sans oubli, impossible de survivre, de se risquer, d'avancer, de s'ouvrir aux joies à venir. Pour peu qu'on ait été traumatisé par un bison il y a 3650 lunes, on crève de faim dans sa grotte plutôt que d'oser sortir chasser. Ça me rappelle Nietzsche qui disait que « nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l'instant présent ne pourrait exister sans le pouvoir actif de l'oubli. » L'éternité, c'est beau chez Shakespeare. En vrai, c'est juste une tare qui pardonne pas, un vice de forme, une infirmité de mort-né.

 

Mais je vous entends d'ici : oui mais non, c'est pathétique, c'est douloureux lorsque l'amour n'est pas partagé. Sinon, c'est beau. Ben voyons...

 

Ce qui m'amène au premier janvier 2012. L'inconcevable s'est produit, l'irréalisable s'est réalisé, l'impossible s'est matérialisé (et autres antithèses bidons, j'ai pas de tambour faut bien que je trouve un moyen de faire mon effet...) : soudainement, j'ai cessé de rêver du jeune sioux. Pour la première fois de ma vie de femme, j'ai passé toute une nuit sans qu'il apparaisse au tournant d'un songe. Je peux enfin faire mon cauchemar de tsunami hebdomadaire en toute sérénité. En plus (ou parce que) je suis de nouveau tombée éperdument amoureuse. Mais le clou du spectacle c'est que ce nouveau jeune homme a pour principale caractéristique, outre un corps de dieu grec en vacances, une gaieté de gosse, un talent époustouflant, une conception du monde unique, un trésor de générosité, un intellect aussi humble qu'éblouissant et des sourcils vulnérables à tomber par terre, le fait de m'aimer en retour. Je crois que des trucs pareils, ça vous arrive pas deux fois en une vie. Déjà, pour le sioux, je m'étais fait une raison en me disant que statistiquement, il y avait peu de chances pour que je recroise quelqu'un que j'aime autant. Là, la probabilité est encore réduite de 50%, puisque son facteur amour s'ajoute au mien.

Nous sommes donc fous l'un de l'autre. Et c'est là que j'en reviens au point crucial de mon argumentation. Relisez la phrase. Nous sommes fous l'un de l'autre. Vous croyez que cette expression est le fruit du hasard ? Fous, dingues, mordus, enflammés... il brûle d'amour pour moi, je me consume d'amour pour lui. Que des trucs qui font mal ou qui sont traitables au prozac.

 

Je ne vais pas m'appesantir sur le sujet, si vous avez déjà aimé vous comprendrez pourquoi. J'avais un paquet d'arguments à avancer, de blagues à faire à ce stade du texte, et je ne trouve même pas le courage de les mettre ici noir sur blanc. Une obscure pudeur (une obscure quoi ?? la notion même m'était étrangère jusqu'à aujourd'hui), une douleur paralysante me coupent le souffle, et l'herbe sous les doigts. C'est sans doute la première fois de ma vie que je laisse mon écriture courber l'échine sous un événement du Réel. J'en conçois une honte confuse, et je m'excuse auprès de mes lecteurs. J'espère qu'à défaut d'explications et d'humour, ce silence parlera pour ma thèse.

Je ne pourrai donc rien vous dire d'autre que grâce à lui j'ai appris, à plusieurs reprises, que ma capacité à mourir par amour n'était pas juste imaginaire. Et que si penser à mourir par amour est pathologique, penser à mourir par amour alors qu'on a un enfant est criminel. C'est toute la subtilité : l'amour est un poison qui n'empoisonne pas que les intéressés.

Peu importe donc ce qui nous est arrivé, quand il suffit de savoir que c'est arrivé par amour, et que c'était fortement nocif, voire létal.

Après ma capacité à oublier, j'ai perdu un autre des fondements de l'être humain : mon instinct de conservation. Deux qualités nécessaires à la survie de l'espèce (ce qui me permet au passage d'adresser un gros fuck à ceux qui expliquent le sentiment amoureux par les nécessités biologiques de la reproduction, et que j'ai toujours profondément exécrés). N'importe quel animal est capable de déployer des trésors de vitesse, de force ou d'ingéniosité pour échapper à son prédateur. Le casoar lance des griffes, le basilic court sur l'eau, le gymnote électrocute ses ennemis, le martin pêcheur fait le mort, la moufette pue du cul et moi, je me meurs à cause d'une petite peine de cœur.

 

 

Et, forcément, c'était parti pour l'analyse psychanalytique. J'avais perdu le goût de l'eau, et lui celui de la conquête ? Bon sang mais c'est bien sûr ! Il s'agissait de dépendance affective, de perversion narcissique, de transfert fantasmatique, de syndrome de l'assistante sociale ou de sado-masochisme latent ! Aujourd'hui, si vous voulez voler au secours de votre dulcinée, risquant votre vie sur votre fier destrier, si vous êtes prêt à tout donner-hé sans rien attendre en retou-hour, ne cherchez plus : vous êtes probablement malade. Il existe maintenant, au Canada, des centres de sevrage pour les dépendants affectifs, avec un programme en 12 points comme chez les AA. Un être sain se remet d'une déception sentimentale (au passage, a-t-on jamais vu euphémisme plus répugnant que ces deux mots mis bout à bout ?) parce qu'il sait que la relation affective n'est que l'un des nombreux facteurs concourant au bien-être et à l'équilibre de chaque individu, avec un emploi stable, de nombreux loisirs, et l'ingestion de cinq fruits et légumes par jour. Il faut remettre l'amour à sa place : jamais il ne devrait gâcher le téléfilm du jeudi, remettre en cause la sortie sushis entre copines après l'aquagym, ou perturber votre digestion. D'autant plus que le stresse, on le sait, est cancérigène.

Il est clair que la littérature n'est qu'une longue énumération des névroses humaines. Dans notre société purifiée de toute désespérance, Juliette aurait probablement appliqué le programme de Pleine Vie pour accepter son deuil en neuf étapes, serait devenue une jeune veuve pleine de pep's qui aurait « transformé ses expériences douloureuses en acquis positifs » et aurait refait sa vie avec un cadre sup dans la com. Elle aurait compris que sa passion pour les Montaigu était la conséquence d'un oedipe mal résolu dans lequel le nom paternel ne pouvait être que l'objet d'une répulsion auto-destructrice. Othello, quant à lui, aurait enfin assimilé, au terme plusieurs stages de rebirthing et de bioénergie, que les distorsions cognitives de son schéma obsessionnel étaient le fruit d'un manque d'estime de soi dû à un divorce parental mal vécu. Il aurait alors pu faire construire avec Desdémone et couler des jours heureux dans un pavillon avec barbecue encastré, en prenant bien soin de « ranimer la flamme » de temps à autres à coups de bains aux pétales de rose ou de cours d'oenologie en duo...

Aujourd'hui, puisqu'on gère sa vie comme un chef d'entreprise, les techniques managériales sont de bon ton : on ne vous le dira jamais assez en centre d'appel il faut RE-BON-DIR ! Tout est profitable, tout est rentabilisable, tout est capitalisable. Même le malheur, même la souffrance, même ce temps où l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu et l'on se sent glacé dans un lit de hasard.

Donc, il n'y a qu'un mot pour qualifier et Billie Holiday et Cyrano et Loreleï et Cléopâtre et Marc-Antoine : loosers.

Moi je veux bien. Mais si l'amour est une névrose, une projection de l'inconscient, un rideau de fumée, alors une fois le rideau de fumée dissipé, qu'est-ce qu'il reste ? Si l'immense force que j'ai ressentie, si les ailes qu'elle m'a donnée, si les montagnes que j'ai déplacées, si le bonheur inouï que j'ai connu, en aimant, n'étaient que les symptômes d'une pathologie, j'aimerais qu'on me dise alors ce que c'est que l'amour. Est-ce cette vague tendresse, cette affection mêlée d'habitude qui « se renforce avec le temps » et que l'on me vante lorsque l'on me suggère de « choisir » un « conjoint » avec les mêmes critères qu'à un entretien d'embauche ? De peur qu'on ne me mette définitivement sous camisole chimique, je n'ose avouer que mon ventre choisit pour moi, et que je n'ai absolument aucun besoin d'un conjoint qui ne me soit imposé par la nécessité impérieuse de l'amour. Et lorsqu'on m'évoque un concubin sympa dont je serais moins éprise mais qui ferait un excellent compagnon, fiable et constant, je me mets à penser qu'en effet, je pourrais prendre un chien, et que lui au moins ne me ferait pas chier parce que je n'ai pas fait la vaisselle ou que je suis rentrée bourrée à cinq heures du mat.

 

Je n'y peux rien. Je suis de la race de ceux qui combattent des dragons pour secourir leurs promises, de celles qui attendent cinquante années en laissant pendre leurs cheveux du haut d'une tour pour les beaux yeux d'un seul. Je déferais des tapisseries pendant des décennies pour que celui que j'aime me revienne. Je donnerais ma jeunesse, je donnerais ma beauté, je donnerais ma vie pour qu'il soit heureux, même avec une autre. Vous trouvez ça attendrissant ? Ca vous émeut, hein, ça vous met la larme à l'oeil ? Et bien allez vous faire foutre, bande d'hypocrites, avec vos grands yeux mouillés.

Vous applaudissez à nos morts tragiques quand vous vous jetez sur la vie comme des charognards. Vous n'en avez jamais assez, de la vie, de la vie, comme de la bouffe, toujours insipide, mais digeste et roborative. De quoi vivre encore pendant des années d'ennui et de divertissements. C'est tout ce que nous sommes, nous les malades, nous les cinglés pitoyables : un divertissement. En nous regardant nous déchirer comme des gladiateurs dans l'arène, en lisant nos vies broyées, vous jouissez votre petite catharsis précoce, le cul enfoncé jusqu'au cou dans un confort stérilisé. Je chie sur les bien-pensants, je chie sur les cyniques, je chie sur les connards qui aiment que les gens comme moi meurent à la place des gens comme eux. Je leur chie pas seulement dessus, je leur chie dans la bouche, je leur pisse à la raie, je leur... comment ça, je deviens vulgaire, je deviens violente ? Mais j'ai le droit, et vous savez pourquoi ? Parce que j'ai le cœur brisé.