cosmo4

 

Your daddy's rich
And your mamma's good lookin'
So hush little baby
Don't you cry

Gershwin, Summertime

 

Beauty is truth, truth beauty, - that is all

ye know on earth, and all ye need to know.

John Keats

 

Moins vous êtes, plus vous avez... Ainsi, toutes les passions et toutes les activités sont englouties dans la cupidité.

Karl Marx


 

On va la jouer in medias res.

« Les manouches, on devrait les déporter dans des camps d'extermination », lance Paméla entre deux bouchées de parmentier de canard en barquette micro-ondable made in Fleury Mérochon.

_Comment ? s'étouffe Émilie, un bout de son sandwich œufs-mayo sur le coin de la lèvre inférieure, tandis que je relève la tête avec un sourire victorieux en me disant qu'une collègue a ENFIN le même sens de l'humour que moi.

Mais la consternation gagne le self de la prestigieuse-entreprise-de-mots-croisés-dans-laquelle-je-travaille en même temps que la fascination prend possession de mon être : Paméla ne blague pas. Elle a le même air catégorique et paisible que quand elle déclare que les meurtriers sont méchants, que les cougars sont vieilles, ou que le chocolat, c'est bon. Car, remettons les choses à leur place, Pamela n'a pas la tête rasée, elle n'a aucune croix gammée tatouée sur le front, elle ne porte ni bombers ni rangers, elle ne vote même pas Le Pen. Paméla n'est pas l'antéchrist, mais tout simplement une personne capable de dire avec un air transcendé et incrédule que « c'est dingue, quand je mange des choux-fleurs, ben j'ai l'impression que ça me donne des gaz », et le tout d'une voix suraiguë qui, je vous l'assure, n'a rien à envier à la crécelle que pourrait décrire mon marseillisme d'écrivain à sensation. Quelque chose entre le timbre de la minute blonde et le cri du Cardinal rouge de Virginie. Bref, si je ne me permettrai jamais de dire que Paméla est d'une stupidité inconcevable, disons plutôt que si elle n'est pas bête, elle fait remarquablement bien semblant. Je suis sous le charme. Je n'arrive plus à détacher mes yeux de cette jeune femme. Je me sens comme quelque botaniste devant une plante d'Amazonie inconnue, comme Diane Fossey devant une nouvelle espèce de primates.

Pourquoi, ô, pourquoi, vous insurgez-vous alors (sisi, je vous entends), pourquoi personne, autour de la table en formica 16 places, ne remet à sa place cet être capable de proférer de telles obscénités, quand elle ajoute avec son air tranquille et fort pragmatique que « les enfants aussi, oui, surtout les enfants, comme ça ils auront pas le temps de voler quoi que ce soit, au moins » ? Pas même moi, pourfendeuse des injustes, zorro des causes perdues, qui ai défendu Klaus Barbie devant toute une classe pendant plus de deux heures juste pour faire chier mon prof de philo, et qui gueule à la moindre occasion, quel que soit le sujet, pour le plaisir de trouver le monde mal fait, la foule abrutie et le jugement humain inéquitable ? Et bien, l'explication tient en 2 chiffres et une lettre : 95 D.

Paméla est ravissante. Un soutien-gorge aussi rempli que son crâne paraît vide, de longs cheveux d'un noir de jais, un petit nez mutin dans un ovale parfait, deux grands yeux palpitants aux longs cils, et une bouche semblable à la pulpe d'une grenade ouverte. Quand elle pose son regard sur les hommes, c'est un peu comme quand vous tournez la clé de contact d'une voiture, automatique : ils émettent un petit rire spasmodique et reniflant aussi pitoyable qu'attendrissant, un petit rire de porcelet ému.

Oui, oui, je vous entend encore, pas la peine de crier comme ça. Et vazy que la beauté n'excuse rien, que, d'ailleurs, la bêtise irradie sur l'apparence extérieure et gâche le spectacle, que la vraie beauté est intérieure et rayonne, que personne n'est laid s'il est une belle personne morale et puis que la beauté physique de toute façon, c'est secondaire. Ben voyons, hein ?

Civilisation hypocrite qui brame à qui veut l'entendre que la beauté ne compte pas, mais qui l'exhibe à la une de tous les magazines, qui ne sait pas faire un film sans elle, qui est en quête perpétuelle de toutes ses formes, qui ne voit que par elle, qui ne vit que par elle, qui n'aspire qu'à elle. Même le balai à chiottes doit y être design, le moindre tampax est pensé pour que son fuselage soit agréable au regard, alors que d'après ce que j'en sais, on peut se fourrer le doigt dans l'oeil, mais le tampax s'introduit à un autre endroit. De la même manière, on nous répète que l'argent ne fait pas le bonheur, tout en sachant pertinemment que dans ce contexte économique, les seules personnes qui ne pensent pas à l'argent, c'est parce qu'elle sont bourrées de fric.

Grâce à Dieu, dans notre société de droite décomplexée, on assume de plus en plus notre futilité et notre cupidité. Oui, on veut des thunes, oui on se fout comme de l'an quarante de celui qui crève de froid en bas, il a qu'à bosser, cet assisté. Oui, sortir avec un gros thon, avec une prognathe à binocles ou un obèse acnéique, c'est la honte, et, pire, c'est manquer à notre devoir le plus élémentaire : celui d'être satisfait à tout prix, de jouir de la vie, d'en profiter un max, de s'en foutre plein les fouilles ou de se les vider le plus possible avant de clamser. Puisque le meilleur nous est dû, puisque nous devons penser à nous, puisque charité bien ordonnée commence par soi-même, puisque l'égoïsme est, la presse féminine nous le martèle chaque mois, la plus grande vertu de notre temps. L'orgasme à chaque rapport sexuel, la viande 100% pur muscle, le 4X4 rutilant, le home cinéma avec écran plasma 52 pouces, les vacances au bout du monde, le beurre et l'argent du beurre au meilleur rapport qualité/prix, ça nous est dû ! Parce que nous sommes des individus et qu'on nous répète que nous avons le droit et le devoir d'être heureux, tout en omettant de préciser que le bonheur doit peut-être moins à l'individu qu'au groupe.

La beauté, comme la vie, est futile, éphémère, illusoire. Mais qu'importe ? Il n'y a qu'elle qui vaille. Mais je m'arrête, de peur qu'on me prenne pour une néo-baba pro-famille certifiée AB, pour une néo-réac à la Soral, ou pour un resucé de Mère Thérésa mâtinée de Christine Boutin. Que ce soit clair, j'aime la clairvoyance décadente de Babylone : a-t-on connu ère plus fascinante, plus touchante, plus humaine que la nôtre ? J'aime passionnément son honnêteté désespérée, son désenchantement charnel, son rire baroque et grinçant, la puanteur qui sourd de ses entrailles impudiquement déballées sur la table. Et, dans un tel monde, la beauté ne vaut rien, mais rien ne vaut la beauté.

 

 

Je ne crois pas me vanter quand je dis que j'ai été une adolescente absolument adorable (physiquement, je précise, sinon je vais me faire poursuivre pour non-révélation de faits délictueux par mes anciens professeurs et ma famille au grand complet). Une liane gracile aux cheveux dorés, aux yeux humides variant de la menthe à l'eau à l'amande amère, aux lèvres framboise formant une petite bouche dodue en forme de cœur. Mes joues étaient pleines, rose pétale, et parfaitement lisses, ce qui ne laissait pas de rendre vertes de jalousie mes camarades accros au biactol. Je me suis vite rendue compte de l'effet que je faisais à la gent masculine, notamment d'un certain âge (les collégiens, omnubilés par la profondeur de bonnet, n'ont jamais su apprécier mon charme acidulé de lolita). Après m'être amusée quelques instants à voir de vieux velus aux respectables calvities s'empourprer devant ma pauvre personne insignifiante et sans expérience, je suis vite passée à autre chose.

Il faut le dire : j'ai été une adolescente adorable, et j'ai pourtant méprisé pendant toutes ces années mes prérogatives de jeune fille en fleurs. Accidentellement d'abord, par indifférence, puisqu'à cette époque, seules deux choses m'intéressaient : Arthur Rimbaud et la drogue. Puis volontairement, parce qu'on m'avait mis dans le crâne l'idée incongrue qu'une femme est l'égale de l'homme, et qu'elle peut donc briller par sa valeur intellectuelle autant que lui. J'ai très vite eu l'intuition que mes qualités esthétiques étaient un obstacle pour me faire entendre. Pour conquérir l'estime du haut de la pyramide, du juge suprême, du patriarche grisonnant qui fait loi, il fallait que je lui ôte celle qu'il m'attachait d'office, et qui faisait écran. Il fallait que je me prive de tout intérêt décoratif pour qu'on n'écoute plus que ma voix, que mes mots. Il fallait que je m'arrange pour qu'on ne regarde plus le contenant, mais le contenu. La part d'énergie qui n'était pas passée à écrire, à forniquer ou à vénérer Kropotkine fut dépensée en efforts surhumains... pour ne plus faire d'efforts. Ne pas céder aux sirènes de la mode, au pouvoir du talon-aiguille, au plaisir du rouge-à-lèvres, à la tentation du gommage intégral, et cultiver le nœud capillaire, l'art du jean à trou, des dents entartrées, du henné carotte, du T-shirt de métal informe, ce ne fut pas toujours une mince affaire. Le traditionnel « mais je t'ai faite jolie, pourquoi t'obstines-tu à t'enlaidir comme ça ? » de ma génitrice m'indique encore que cette étrange manie ne m'a pas complètement quittée.

Mais ce fut peine perdue que tout cela : j'ai compris, à la longue, que si on n'écoute pas les jolies filles, on écoute encore moins les moches. Fine nymphette ou grosse morue, vieille peau ou jolie môme, rien à faire. Pour que ce type d'homme m'écoute un jour, je n'ai qu'une solution : me laisser pousser la bite.

 

 

Car j'ai un avantage indéniable pour parler de beauté : j'ai été une adolescente adorable, mais j'ai surtout eu la chance, ensuite, de devenir un gros thon. Vous le savez déjà, un jeune sioux, deux ans de boulimie et 20 kilos plus tard, et me voici passée du côté obscur de la force. Une étrange magie a alors opéré : peu à peu, jour après jour, j'ai disparu. Les contours de mon corps, en s'épaississant, se sont mis à se confondre avec le fond du décor. Les yeux qui se posaient sur moi ne me détaillaient plus, ils me caressaient vaguement en passant, comme quand on toise les choses sans les voir parce qu'on pense à autre chose, parce que notre regard est tourné vers un paysage intérieur. Ma voix se perdait dans des brumes indifférentes, mes mots aussi poétiques, violents ou recherchés soient-ils, étaient soudainement dépouillés de leur force d'évocation et de frappe. Je marchais dans la rue incognito, même avec une jupe ras-la-moule. J'étais devenue l'amie gentille et insignifiante qu'on invite pas aux soirées, pas par méchanceté, mais par oubli. J'étais devenue la nana qu'on baise à l'occasion : les hommes avait avec moi l'attitude de ces gens qui hâtent le pas dans les rues les soirs d'hiver sans regarder autour d'eux, pressés, tendus tout entiers vers le foyer qu'ils regagnent. Moi, l'ancienne briseuse de cœurs, la femme fatale des bacs à sable, j'étais devenue celle qu'on baise par inadvertance, pour passer le temps, ou juste pour voir, en attendant la femme de sa vie. Je me suis très bien accommodée de tout ça. Parce qu'être transparente me laissait alors tout le loisir de me livrer à mon activité préférée : détailler, étudier les autres avec avidité, farfouiller dans leurs failles, dans leurs plis, dans leurs plaies. Et on me laissait faire complaisamment : avec ma mocheté moelleuse, je ne pouvais paraître qu'inoffensive, et mon attention, ma curiosité insatiable passait pour une admiration tout à fait naturelle, une envie émerveillée de miséreuse bienveillante, façon clodo fan de success stories.

 

Aujourd'hui, je suis redevenue correcte, d'un physique plutôt agréable bien que muri, je présume. Mon passé de thon, béni soit-il, me fait fuir les courtisans en tous genres, prétendants transis d'amour ou fausses-copines trop empressées, et me fait hausser des épaules avec désintérêt en réponse aux complimenteurs. Aujourd'hui, à nouveau, on m'écoute pour de mauvaises raisons. On me prête les qualités les plus insensées, on m'imagine, on me désire comme une fiction, comme un idéal, comme un concept. Si je suis infecte parce que je me suis levée du mauvais pied, on me qualifie de mystérieuse, de secrète, de beauté froide à la Hitchcock. Si je suis bourrée comme un coing et que je postillonne des blagues pitoyables, je fais alors preuve d'une joie de vivre toute féminine, d'une ivresse de femme-enfant irrésistible. Je pourrais faire sentir combien je pue de la gueule le matin, que certains trouveraient ça spirituel. Tout cela est d'une absurdité pathétique. Certaines femmes aiment cette position d'objet divinisé, de mythe, de totem tout-en-or. À moi, il me répugne, parce que ce que je désire plus que tout, c'est observer, et non être observée. C'est être admirable, et non être admirée. C'est habiter le monde par mes actions, et non par mon immobilité de statue. La tentation de la muse est l'un des pires pièges qui aient été tendus aux femmes. Et pour l'esquiver, il faut lutter avec toute la force, toute la ténacité, toute la ruse, toute l'ingéniosité dont nous sommes capables.

Donc quand je parle avec des inconnus, notamment de jeunes hommes qui ont pourtant une solide réputation de machistes notoires, le silence se fait. On se demande ce que la blondinette a à dire, et même si on s'en cogne, on se fait un plaisir d'entendre sa voix mélodieuse. Quel mérite ai-je pour ce respect, pour cette considération, pour cette écoute silencieuse ? Aucun. Ces derniers temps, on me dit souvent que je suis agréable à regarder, en employant force superlatifs, du plus poétique au plus libidineux. 90% du temps, je regarde la personne qui me parle en ces termes avec un œil de poisson mort, ou je baisse les yeux parce que je ne sais pas comment on réagit à ce genre de remarque. Je scrute donc avec un œil de poisson mort l'individu qui vient de me dire que je suis esthétiquement plaisante. Il me fixe patiemment, il attend manifestement quelque chose, mais quoi ? Je finis par comprendre : il veut un merci. Mais pourquoi répondrais-je merci à une remarque aussi insignifiante sur mon anatomie ?

« Tu as un grain de beauté sur la joue.

_Oh ! Merci, merci infiniment !

_Et ton intestin mesure 7,50 mètres.

_C'est la plus belle chose qu'on m'ait jamais dite. »

Comment peut-on s'enorgueillir d'une donnée qui n'est pas du tout de notre fait ? Dès les premiers instants de ma puberté, j'ai pris conscience de ce pouvoir absurde et immérité que me conférait ma joliesse malgré moi, et qui faisait de moi une nantie. Et dès ces premiers instants, j'ai émis le vœu secret de retourner dans l'ombre désintéressée de l'enfance.

 

Et pourtant, après mes mues successives, j'ai compris à quoi servait la beauté. Pouvoir baiser avec à peu près qui on veut, avoir la possibilité de passer une nuit au chaud dans des bras aimants, n'importe quel thon vous le dira, c'est un luxe on ne peut plus précieux.

La beauté a une étrange propriété chimique : elle transforme tout. Une fille qui aime coucher avec tout le monde sans trop se soucier des répercussions sentimentales sera souvent hâtivement traitée de salope. Donnez-lui un port de tête de déesse, un corps de rêve, des yeux pour lesquels on tuerait, et elle devient une femme fatale. Quelle est la différence entre Marilyn Monroe et Marie-Line Moreau, la maniaco-dépressive du HLM d'à côté, qui, comme elle, se shoote aux barbituriques et abuse de la bibine ? N'allez pas me dire que c'est le talent. Après tout, vous n'en savez rien, du talent de Marie-Line. Et vous n'en saurez jamais rien, parce que Marie-Line ressemble plus à Margaret Tatcher qu'à Grace Kelly et qu'entre nous, pour devenir Yolande Moreau, il faut travailler au moins dix fois plus que pour devenir Louise Bourgoin. Pourquoi met-on la moustache du Che sur tous les T-shirts, et pas celle de Nietzsche ou de Trotsky ? Pourquoi Marion Cotillard a cinq lignes dans le Larousse 2009, et Françoise Sagan seulement trois (nan mais pourquoi, sérieusement ???) ? Qu'est-ce qui rend la déchéance de Chet Baker ou de Lindsay Lohan glamour (je vous rappelle qu'il s'agit quand même de gencives nues, de muqueuses nasales infectées, et à plus long terme de selles décolorées et de vomi de sang digéré) ? Qu'est-ce qui fait que les merdasses de Claire Castillon sont exposées à chaque tête de gondole quand les œuvres de Janet Frame sont introuvables en librairie ? Et si ça peut en rebuter quelques-uns d'aller voir une jolie fille amputée dans De rouille et d'os, imaginez le nombre d'entrées qu'aurait fait Josiane Balasko avec des moignons...

Étonnante alchimie de la beauté : elle transfigure tous les qualificatifs qui pourraient vous être attribués. Le déchet devient un artiste maudit, le couple de meurtriers cupides se métamorphose en Bonnie and Clyde, la féministe passe de mal-baisée hystérique à marianne passionnée en un clin d'oeil fardé de mascara. Les détails les plus sordides se transmutent en signes mythiques. Si vous êtes beau, vous pouvez déblatérer les pires conneries : à en juger par l'air galvanisé que prennent les auditeurs, les mots ineptes se transforment automatiquement en phrases passionnantes en passant des lèvres pulpeuses. Comportez-vous comme un vrai connard, peu importe : on recherchera votre compagnie, tandis que la grande gigue au nez crochu d'à côté aura beau être la gentillesse même, on rechignera à lui adresser la parole. De toute façon, on vous présumera intelligent, et si on se met à présent à genoux devant vous pour vous déclarer sa flamme, c'est qu'on estime que vous êtes digne de la plus grande passion, que vous êtes le bonheur incarné, que vous laissez présager des qualités propres à combler n'importe quel homme ou femme à la recherche d'une relation amoureuse stable. On parierait sur votre fidélité, votre empathie, votre générosité, votre joie de vivre, on mettrait sa main à couper que vous êtes à la fois drôle et responsable, tendre et protecteur. Et tout ça pourquoi ? Parce que votre pif est d'une taille raisonnable, et qu'il s'agence dans des proportions proches du nombre d'or avec le reste de votre visage ? Dira-t-on assez combien les adultes sont d'une puérilité atterrante ?

 

La beauté peut pratiquement tout, elle achète pratiquement tout. Faire sauter une contravention dans le métro, éviter les points en moins après l'excès de vitesse, réussir son oral ou son entretien d'embauche, faire porter sa valise dans le train, arrêter un conducteur pour changer sa roue sur l'autoroute, le tout en battant des cils d'un air malheureux, ça marche quand on est jeune et jolie. Réessayez quand vous avez trente ans de plus, du poil au menton et les seins qui tombent, pour voir. Avec la beauté, vous, faible chose inutile dans une nature des plus hostiles, pouvez manipuler une meute d'hommes musclés qui vous rapporteront un bon gros steak de mammouth matin, midi et soir. Et dans un monde où l'hostilité de la nature a été remplacée par celle de l'homme, même sans patrimoine, même sans diplôme, même sans cervelle, vous pouvez épouser un neurochirurgien et assurer à votre progéniture un avenir à l'abri de tout besoin.

Comme l'argent, la beauté vous permet d'être écouté, d'être obéi. Comme l'argent, la beauté remplace le mérite. Comme les milliardaires, les très belles femmes sont insupportables parce qu'elles pratiquent le monopole, abusent de la concurrence déloyale, et rachètent à bas prix les actions des rivales en faillite. On dit qu'il existe beaucoup de femmes vénales, mais à en juger par le nombre d'hommes qui s'achètent de belles nanas, il semble que le genre masculin aime aussi les femmes de pouvoir. Comme l'argent, la beauté s'hérite et a ses privilégiés. Comme l'argent, plus on en a, et plus il est facile d'en avoir. Comme l'argent, on peut la faire fructifier, la valoriser, l'investir plus ou moins intelligemment.

 

Cependant, il est un constat insupportable pour la mal-baisée hystérique que je suis : la beauté est un capital qui ne peut pas se gagner, et qui pourtant s'écoule plus sûrement que tous les pécules. Impossible de la décrocher à la sueur de son front ou à l'ingéniosité. Impossible de la revendiquer comme un droit par l'émeute ou la révolte organisée (je me vois d'ici avec une banderolle : « moches de tous les pays, unissez-vous ! »). Son injustice naturelle ne se combat pas par l'insurrection. Elle représente tout ce que la vie elle-même a de plus inéquitable. Pas étonnant donc que les femmes, longtemps réduites à ce mode de pouvoir, aient été considérées comme des êtres moins civilisés, comme des créatures plus animales que leurs maîtres et maris. Leur latitude de lutte se plaçant avant tout sur des critères terriens, concrets et aléatoires, il leur était dès lors pratiquement impossible de s'auto-déterminer.

Nous sommes bien loin d'être libérés de cette opression réductrice et humiliante. Aujourd'hui encore, la femme a une date de péremption. Pas seulement les actrices, comme on le remarque très souvent. Toutes les femmes. Celles qui subissent, impuissantes, la crise de la quarantaine de leur mari, l'un des nombreux ventripotents quittant épouse et enfants pour une jeunette. Celles qui disparaissent avec le temps aux yeux des autres, celles qui passent du statut de jolie femme toute-puissante à vieille rombière inutile. Celles avec qui on ne se donne plus la peine d'être galant, ou serviable, ou juste aimable, parce qu'elle n'est plus baisable. Une amie me racontait cette frustration subitement apparue lorsqu'elle a atteint ses quarante ans. Cette impression de ne plus exister, de ne plus faire partie de ce monde, de ne plus être respectable, de ne plus servir à cette société, de ne plus valoir, en somme. Je ne juge personne ici, ni les hommes qui dédaignent les femmes mûres, ni les jeunes qui leur manquent de respect, ni les patrons qui les virent, ni les réalisateurs qui les oublient, ni les maris qui succombent à la tentation de la chair fraîche et ferme. Je remarque juste que dans notre société la femme se périme avec le temps, quand l'homme, lui, se bonifie. Là où l'âge est un déficit, une moins-value, une faillite pour l'une, il est une valeur ajoutée pour l'autre. Parce que l'homme est puissant quand il est assis financièrement, et quand il est assagi par les années. Mais qui la sagesse des femmes intéresse-t-elle ? Il reste l'argent, ultime moyen d'émancipation féminine néo-libéral. Ainsi, aujourd'hui, la femme mûre a elle aussi, pour peu qu'elle soit riche, la possibilité de s'acheter un jeune coq aux pectoraux hâlés. Exaltante perspective...

 

J'ai bientôt trente ans. On me dit souvent que j'embellis avec le temps. Je sais pourtant que je touche à mon apogée physique, et que ce n'est plus qu'une question d'années avant que je sois périmée, moi aussi. Parfois, je profite du temps qu'il me reste, je savoure les regards admiratifs, les gentillesses gratuites et le désir bien dur des mâles, mais je les savoure avec la certitude de les perdre un jour, sans aucune illusion sur leur prétendue pérennité. Et cette connaissance de leur fin prochaine me fait osciller entre angoisse et soulagement, l'une entraînant l'autre. Cette angoisse, c'est celle du propriétaire qui a peur de perdre son bien. Puisque ce que l'on possède nous possède, et que c'est être bien riche que de n'avoir rien à perdre, c'est être libre et bien tranquille que d'être laide d'avance. Ainsi, je me surprends souvent à rêver avec impatience à ce jour où, ridée et flasque, je serai redevenue une prolétaire du cul. À ce jour où je retrouverai mon coin à l'ombre, cette place retirée au vaste panorama, où l'on me laissera en paix. À ce jour où, défigurée par un accident, paraplégique, incontinente ou cancéreuse, on m'aura enlevé, avec la beauté et l'usage de mes jambes, le droit à la vie et au bonheur humain, et où je ne possèderai plus que mes mains pour écrire, et la solitude déroulée à mes pieds. Enfin vieille, enfin moche, oubliée, négligée, il ne me restera plus que l'essentiel : l'amitié véritable, l'humour, et la pureté gratuite de l'art.