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Quand on est jeune on croit qu’on cicatrise, alors qu’on doit s’amputer pour survivre V. Despentes

 

 

 On célèbre les grands actes, les grands hommes, les grands chamboulements, les grandes œuvres. On commémore les fléaux, les exodes, les révolutions, les guerres, les conquêtes, les génocides. On ne tarit pas de livres sur les cathédrales, les temples, les pyramides et les fusées.

 

Comme si tout cela avait importé à qui que ce soit, vraiment. Comme si au cœur de la guerre la plus sanglante qui soit, dans la pluie de machettes, au milieu des gravats et des tirs de snipers de Sarajevo, de Kiev ou de Homs, la marche des peuples, la civilisation importaient à quelqu’un. Comme s’il existait autre chose que l’angoisse de perdre un être en particulier. Celui-là même qui désintéresse le monde entier quand on décompte les victimes. Celui dont le prénom ne dit rien aux autres, mais qui pour vous signifie tout.

 

Que de longs discours sur les vieilles pierres, les vestiges, le « patrimoine » culturel, mondial, de l’humanité. Le véritable et seul patrimoine de l’humanité est pourtant constitué de chair et d’âme, de milliards de vies humaines que l’Histoire a broyées au nom de la civilisation. Dans un monde où on condamne plus durement celui qui brûle une toile de maître que celui qui a rasé de la carte Hiroshima.

 

 

C’est quelque chose qu’on comprend physiquement, quand on devient mère, brutalement connectée à toutes les mères du monde. Enfin, moi je l’ai ressenti. Que soudain, la grande bibliothèque d’Alexandrie pouvait bien brûler tant que cet être périssable, cette machinerie d’intestins et d’enzymes gargouillante, avec ses dix petits doigts de pieds, survivait en bonne santé.

 

Une œuvre d’art, un monument, que cette chose vagissante. Patrimoine de l’humanité.

 

C’est quelque chose qu’on comprend aussi par la pratique quand on tombe vraiment, profondément, éperdument amoureux. Que certaines personnes devraient être classées à l’UNESCO.

C’est quelque chose que j’ai compris en te découvrant, plus ébahie qu’à Teotihuacán.

 

Comme un président de la République qui chevrote un discours au Panthéon, je me vois aujourd’hui contrainte de prononcer l’éloge funèbre de notre histoire. Ta maladie, ma maladie, la réaction chimique létale de notre solution acide, ont eu raison d’elle. Rien de tout cela pourtant, n’aura raison de mon amour pour toi. Cela, je fais mieux que le jurer : je le sais.

Ton être a la grâce inexplicable et vibratoire des chefs d’œuvre, la sombre gravité des sanctuaires. Ton rire a une harmonie plus complexe que toutes les symphonies, ton geste vaut en efficacité tous les ballets et toutes les tarentelles.

À mes yeux, disent-ils. Parce que je t’aime, disent-ils. Je sais que c’est faux, je sais qu’ils sont aveugles, les pauvres. Car l’amour rend voyant, j’en ai toujours eu l’intime conviction, et tu n’as fait que me le confirmer.

Quand on me dit que tu es bête ou méchant, je lève les yeux au ciel en adressant - qui sait ?, à un hypothétique dieu, ou à la femme qui t’a donné le jour, « Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils disent ».

 

Je prononce aujourd’hui l’éloge funèbre de notre histoire, et je supplie le sort de ne jamais avoir à prononcer celle de ta personne, comme je le crains parfois à la vue de tes excès. Si ce jour arrive, je sais que je ne pourrai que regretter chaque seconde que je n’ai pas passée à tes côtés. Comme la vie est étrange, qui vous donne une âme sœur pour mieux vous scinder en deux comme on arracherait des frères siamois l’un de l’autre.

Tu me dis que de l’amour à la haine il n’y a qu’un pas. Et je suis sûre que de l’extérieur les gens résument notre histoire à un jeu de bourreau et de victime, chacun de nous deux changeant de rôle selon les périodes ou les points de vue. Tout est mesquinerie, tout est passable et provisoire, à leurs yeux. Parce qu’ils sont aveugles. Moi je ne vois aucune péripétie, aucun volte-face, aucune vague, aucune ride à la surface de cette immense mer qu’est mon amour pour toi. Paisible, posé, éternel. Comme Teotihuacán.