184919_10150109256572310_5850572_n

 

Parler d’elle. L’idée m’a traversée bien des fois, c’est même l’une de mes obsessions. Nombreux sont les poèmes qui l’ont frôlée timidement, les chapitres de roman qui l’ont avisée, de loin, avant de faire demi-tour en courbant la tête, la queue basse. Mais jamais je ne m’y suis risquée, tant l’entreprise me paraît folle, ou présomptueuse. Comme le nom du dieu des Juifs, le sien devrait être composé de consonnes qu’on ne peut lier sans blasphémer, hors du temple. Hors de son giron. Mon mythe originel. Son ventre rond. Ses seins chauds. Mais plus encore, tout le reste.

 

 

Je me rappelle ces longues heures passées chez le psy à tempêter sur mes rapports houleux avec mon père, pendant mon adolescence difficile. La réponse du docteur, en face de moi, qui n’écoutait que d’une oreille, absorbé par la question qu’il avait envie de poser.

Et votre mère ?

Je restais un instant silencieuse, interloquée par cette question absurde. Ma mère quoi ? Et je reprenais ma diatribe sur la figure paternelle, cette Loi que ma jeune anarchie vomissait. Cette manie qu’ont les psys de rendre la mère responsable de tout…

Mais les psys sont têtus.

Et votre mère ?

La question reprenait, invariablement. Je n’y ai jamais répondu. Aujourd’hui encore, il m’arrive de repenser à cette question, intacte. Et ma mère ? Qu’en ai-je fait, qu’en ai-je gardé ? Je sais si peu de choses d’elle.

 

Quand je pense à elle, je pense d’abord à une femme. Je pense cette phrase bizarre, texto, « ma mère est une femme ». Sotte et molle évidence au premier coup d'oeil. Ça peut poser question, me direz-vous, en cette heure de révolution des genres… mais je crois qu’en 1984, toutes les mères étaient des femmes. Pourtant, en bonne adepte de Judith Butler, je pense profondément que « la vérité intérieure du genre est une fabrication ». En d’autres termes, quand je me regarde dans le miroir, je ne vois pas à proprement parler une femme, mais un être humain doté de caractéristiques physiques variées parmi lesquelles les attributs sexuels ne sont pas plus signifiants que mes cheveux blonds ou ma peau blanche. Qu’est-ce qu’une femme ? La question reste en suspens en moi, et je ne me sens jamais femme que quand on me rappelle cette différence comme une infirmité qui devrait me faire taire ou baisser les yeux. Qu’est-ce qu’une femme ? Qui est ma mère ?

Je sais si peu de choses d’elle.

 

J’ai entendu fascinée ma tante raconter avec des yeux brillants d’admiration comment, petite, cette femme qui m’a donné le jour modelait des corps et des figures dans la terre glaise du jardin. Ma mère est une artiste. Autodidacte, humble, elle n’a jamais eu la prétention de l’être. Elle a longtemps étouffé ce talent, cette foi d’artiste qui sommeillait en elle pour remplir son rôle de femme, son rôle d’épouse et de mère. Mais le feu sacré en elle a perduré avec obstination et s’acharne encore à faire de sa main l’exécutrice sincère et dévote d’une beauté supérieure. Ma mère peint, dessine, bricole. Et personne ne lui a dit de le faire, personne lui a appris à le faire, personne ne lui a même suggéré que c’était bien de le faire.

 

Ma mère est l’une des personnes les plus intelligentes qu’il m’ait été donné de connaître. Si intelligente que son institutrice est venu supplier sa propre mère de la laisser continuer ses études jusqu’au bac. Dans son milieu défavorisé, c’était alors une perte de temps et d’argent. Ma mère se déprécie en tout, mais elle excelle en tout. Sans sa grande phobie des maths, qu’elle tient d’un professeur qui la battait, je suis certaine qu’elle aurait pu faire une excellente scientifique.

 

Ma mère est une philosophe. Petite, je me rappelle de nombreux instants de grâce, seule avec elle dans la cuisine. Assise à table à dessiner pendant qu’elle cuisinait, je l’écoutais disserter sur la vie et la mort, sur la foi, sur l’espoir, sur l’amour. J’avais 4 ans à tout casser, et ma mère prenait le temps de débattre avec moi de ces nobles sujets car elle estimait à juste titre qu’un enfant comprend tout. Elle m’a appris la vie, elle m’a appris tout ce que je sais, elle m’a tout appris. Elle m’a appris à penser, à concevoir, à juger, à imaginer, à lire et à écrire. Je lui dois chacun de mes mots, chacun de mes raisonnements, chacune de mes métaphores, chacun de mes poèmes.

 

Ma mère aime le jardin, la nature. Elle réanime d’ailleurs une à une toutes les plantes que ma main désastreusement non-verte a fait mourir. Je l’ai vue redonner vie à un ficus dont il ne restait plus qu’une feuille (jaune). Je l’avais déposé chez mes parents pour qu’ils l’emmènent à la déchetterie. Quelques semaines plus tard, je l’y ai retrouvé plus feuillu qu’un sempervirent de la forêt amazonienne.

 

Ma mère aime Colette, elle aime les somptueux textes de Colette sur le jardin et sur sa mère Sido. Je me suis souvent demandé d’où elle tenait ça, elle qui était née dans une famille ouvrière de la ville, sans affection, maltraitée et négligée par sa propre mère. Quand je remonte dans sa généalogie, je retrouve une femme du nom d’Augustine Thomassin. C’est mon arrière-arrière-grand-mère. Augustine était sage-femme, et les sages-femmes, en 1872, ne faisaient pas qu’accoucher les femmes : elles veillaient les malades, fermaient les yeux des morts, et soignaient le village grâce à leur science des plantes médicinales. Le sages-femmes étaient les héritières de ces chamanes qui furent brûlées par milliers pour sorcellerie ou hérésie quelques siècles en amont. Il est dit qu’Augustine s’était fait prendre en grippe par son institutrice à force de reprendre ses fautes. Qu’elle était tenue en haute estime par tous les médecins qui l’ont côtoyée. Qu’elle faisait chauffer dans un couvercle de boîte à cirage, sur sa cuisinière, l’urine des femmes enceintes pour déceler les flocons d’albumine annonciateurs d’éclampsie et sauver mères et enfants de ces crises qui les tuaient par centaines. Qu’elle gardait dans son grenier, comme un trésor, de la digitale, des queues de cerises, des fleurs pectorales, des troches de guimauve qu’elle donnait à mâcher aux bébés pour soulager leurs gencives. Qu’elle a sauvé son bébé atteint du tétanos en lui faisant boire des décoctions de fleurs de pavot et en le réanimant autant de fois que nécessaire, chaque fois qu’il cessait de respirer, inventant ainsi avant l’heure la façon dont on soigne aujourd’hui ceux qui sont atteints de ce mal : anesthésie et assistance respiratoire. En lisant ces histoires, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est de là que vient ma mère. Son intelligence. Sa magie. C’est là mon héritage, mon héritage proprement féminin, et cette idée me transporte de joie.

 

Ma mère est une femme, physiquement. Ses jointures sont fines, ses doigts longs, ses articulations sont dignes d’une princesse arabe. Elle croise les jambes, entortille ses cheveux timidement, sa voix est douce et ne s’impose pas. Pourtant, je l’ai entendu maintes fois railler la futilité et la servilité des femmes coquettes. « Celle-là, avec ses ongles longs, elle ne doit pas pouvoir faire grand-chose ! », « la pauvre, on aurait dit un clown, un vrai pot de peinture ! », « elle doit avoir bien peu d’estime d’elle-même, pour minauder comme ça ! ». Les pieds de ma mère ne supportent aucune chaussure qui les comprime, encore moins les talons. Elle porte toujours des sandales en été, pour que ses orteils puissent s’étaler sur le sol et lui donner un appui solide, choisit des vêtements qui la laissent libre de tout mouvement. Ma mère est libre.

 

Ma mère est une libre-penseuse. Elle a bâti ses convictions sans influences, sans professeurs, elle n’a jamais eu les idées de son mari, encore moins celles de ses parents. Sa philosophie est étonnante, anticonformiste. Mystique un peu hippie, décroissante citant Gandhi dans le texte, elle a failli devenir bouddhiste. Au moment de se rendre au temple, elle a été rebutée, encore une fois, par le dogmatisme qui semble l’avoir toujours conduite à n’épouser aucune idéologie. Mais ma mère est aussi une cartésienne opiniâtre, qui ne manque pas une occasion de se moquer des superstitieux, et revendique à grands cris le droit à des preuves tangibles avant d’adhérer à une opinion quelle qu’elle soit. Et ma mère est encore une fervente défenseuse des valeurs judéo-chrétiennes, qu’elle a à un tel point intégrées qu’il est difficile de lui faire concevoir que certaines personnes ou sociétés puissent ne pas vivre dans l’amour de leur prochain. À tel point aussi qu’enfant, je me figurais qu’elle connaissait le Christ personnellement.

 

Ma mère est une femme. Parce qu’elle est belle, parce qu’elle est intelligente, parce qu’elle est libre. Et parce qu’elle est forte. Sous ses airs fragiles, ma mère est la personne la plus forte que je connaisse. Bien sûr que c’est elle qui porte la culotte. Mon père a beau tempêter de sa grosse voix ou être déraisonnable. Ma mère est douce, mais elle est doucement acharnée. Et cet homme, exaspéré par cette femme qui le pique sans cesse comme un taon pique l’arrière-train d’une vache, se rebelle et rue, mais finit toujours par obtempérer. Et cet homme est fou d’amour pour elle.

Comme je le comprends… qui ne le serait pas ?

 

Moi-même, j’ai toujours été folle d’amour pour ma mère. Souvent je l’ai soupçonnée de ne pas m’aimer autant que je l’aime. C’est une horrible chose à dire ça à sa mère, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, j’ai compris que je lui dois tout, et qu’elle m’a tout donné, sans mesquinerie, sans limitations, sans compter. Et j’ai encore tout à apprendre d’elle, même si je n’ose pas le lui dire. Parfois, je n’ose même pas la toucher. Son corps m’est interdit depuis des années, une citadelle imprenable. On n’est pas tactiles, dans la famille. Et on ne se répand pas non plus en « je t’aime » larmoyants.

 

Alors je repense à cette réponse qu’elle me fait tous les ans depuis que je suis en âge de lui offrir des cadeaux, à ma question « tu veux quoi pour la fête des mères ? » : « Je voudrais que tu m’écrives un poème. » Adolescente, je levais les yeux au ciel en soufflant bruyamment, ingrate petite chose insignifiante. Mon « art » n’était pas à vendre, la Poésie avait d’autres préoccupations que l’amour filial et petit-bourgeois de ce jour de mai, vois-tu...

J’ai mis du temps à comprendre que mon « art » te devait tout et que tu étais sans doute le sujet, l’objet le plus noble qu’il lui serait donné d’approcher. Bonne fête, maman.