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Ruelle mal éclairée, sortie de vapeurs des cuisines, escaliers de secours, chapelet de voitures qui apparaissent fugitivement sur l’écran étroit de l’avenue, délimité par deux pans d’immeubles, dans l’intimité illusoire que confère le bourdonnement de la cohue lorsqu’il est étouffé. Bruit de chat, bruit de clés qui tombent. Une silhouette féminine s’attarde, trébuche, ramasse quelque chose. Alors que vous vous apprêtiez à jeter votre mégot précipitamment fumé entre deux services, vous vous figez : la jeune femme a levé son regard vert et vous a aperçu. C’est alors seulement que vous la voyez distinctement. Visage diaboliquement angélique, cheveux tombant dans le visage, souffle court. Aussi sophistiquée que sauvage, la femme fatale vous toise un instant comme la lionne toise l’aventurier qui la chasse, à la faveur d’une rencontre fortuite, le temps d’hésiter. Le tuer d’un coup de griffe ? Battre en retraite ? C’est dans cet instant interminable que se joue la puissance de la rencontre amoureuse. L’aventurier et la lionne, l’homme et la femme (ou l’inverse), se regardent également surpris, également terrorisés, également interdits, suspendus dans une sorte de béatitude éternelle, quelque part entre la fuite et l’attaque. Tout est dit en un quart de seconde, en un battement de cils. Tout est joué.

Du moins aime-t-on le croire.

Combien de livres, combien de films, combien de chansons sur cet instant et sur la douce déchirure qui n’en finit pas de saigner pendant les 2 ou 3 ans qui s’en suivent ? Combien peu sur le désamour, sur la lassitude, sur l’écœurement, sur la déception, sur ce qui fait mentir ce premier instant si prometteur…

 

C’est là, dans ce cliché nocturne, que je me trouvais le mieux du monde, comme un poisson dans l’eau. Comme si j’étais née avec un boa de plumes autour du cou ou des faux-cils naturels. J’ai longtemps cru que j’étais née pour produire ces impressions aussi fugitives qu’indélébiles… pour peu qu’on ne reparaisse jamais. J’aimais me faufiler, faire étinceler ma chevelure dorée et mes longues jambes blanches dans le faisceau des réverbères pour me précipiter dans l’ombre au pas suivant. Ne jamais rester plus d’un instant dans la lumière, ne jamais soutenir le regard plus longtemps qu’il ne le faut pour que l’autre se demande « a-t-elle soutenu mon regard ? », laisser filtrer ce qu’il faut de trouble et ce qu’il faut de froideur, sembler mélancolique, dangereuse, ou au contraire en détresse (enfin ressembler à un challenge), ne concéder à l’autre d’abandon qu’une dose, pour l’endormir, comme aux échecs. J’ai maîtrisé très vite tous les codes et les techniques de la vamp. Sans me vanter (il n’y a en cela rien de difficile ni rien de glorieux), j’ai fait fantasmer, fasciné, rendu stupide ou violent plus d’un pauvre dupe avec mes tours de passe-passe. « Tu rends fou les hommes », est une phrase que j’ai souvent entendue. « S’ils savaient » était la réponse muette, secrète, intérieure, que je me faisais invariablement.

Aujourd’hui, je sais que ce n’est pas un hasard si, adolescente, j’ai épinglé « À une passante » de Baudelaire au-dessus de mon lit, et j’écoutais en boucles les Passantes de Brassens et la Foule d’Édith Piaf. Je me sentais chez moi dans ce paroxysme de tape-à-l’œil mensonger. Je n’étais et ne voulais rien être d’autre que cette poignée de poudre aux yeux. Bien sûr, je suis tombée amoureuse, j’ai baissé un peu la garde… mais un peu seulement. Sitôt que l’homme de mes pensées semblait percevoir l’un de mes défauts ou, pire, avait l’outrecuidance de le remarquer tout haut, je m’imaginais que mon amour pour lui s’était fané, et je retournais chasser dans ma ruelle. Puis j’ai trouvé un système imparable pour me prémunir du regard permanent de l’autre sur moi : je me suis mise à aimer des gars cintrés, des gars égocentriques, des gars violents, qui m’idéalisaient ou me crachaient dessus, mais qui toujours, toujours, échouaient à me voir telle que j’étais, souvent trop occupés à regarder leur reflet dans le miroir que j’étais devenue. Et moi, absorbée par leur image, par leur folie, par leurs infirmités et leurs laideurs, j’étais préservée de mon propre reflet, de mes propres difformités et de mes propres fautes.

 

Un jour, dans une ruelle comme une autre (c’était même un joli jardin d’été, avec une tonnelle en fleurs et une barque), j’ai croisé un jeune homme à fort belle allure qui se promenait. Son regard a rencontré mes yeux de vamp, et il m’a souri franchement, sans cynisme et sans fascination.

Ça arrive. Les gens pas dupes. D’ailleurs à l’approche de trente ans, plus personne n’est dupe. Parfois ce sont des hommes meurtris par la vie, qui vous insultent autant qu’ils vous désirent. Parfois ce sont des hommes qui veulent y croire encore et qui se laissent troubler, même tiédis. Mais dans la plupart des cas, qu’on se rebelle ou qu’on obéisse, on joue le jeu, à moins qu’on soit indifférent au charme.

Pour la première fois, j’étais face à quelqu’un qui n’était pas indifférent, mais qui n’était pas dupe non plus. Quelqu’un dont le trouble était paisible et clairvoyant. Quelqu’un qui ne jouait pas le jeu dans un sens ou dans l’autre : ni bras de fer, ni tango. Cette étrangeté m’amena à l’imprudence. Curieuse comme une enfant étourdie, oublieuse de tous mes principes de sécurité, je l’ai suivi à travers le jardin, je l’ai suivi sous la tonnelle, je l’ai suivi près des pivoines, je l’ai suivi jusqu’à la berge, je l’ai suivi comme un petit chien, car sa proximité me chauffait comme un feu de bois, et sitôt que je m’éloignais de lui, j’étais rejetée dans la ruelle sombre, froide, et vide de ma vie d’apparences. Comme le Sans-visage de Chihiro, riche et boulimique, je me sentais obligée de suivre la seule personne qui déclinait poliment mes cadeaux empoisonnés sans pour autant me rejeter, moi.

Je ne connais pas grand monde qui sourie franchement comme le jeune homme le fit ce jour-là, et le fait encore souvent. Et s’il est une chose que j’ai appris en le rencontrant, c’est que je ne suis pas une Sans-visage dans un monde de Chihiro, comme je le croyais. Non : nous vivons dans un monde de Sans-visages. Ce sont les Chihiro, ce sont les êtres comme lui, qui se comptent sur les doigts d’une main…

 

Savez-vous ce qui arriva alors ? Le jeune homme est tombé amoureux de moi avant que j’aie eu le temps de battre des cils dans la lumière d’un réverbère. Prise par surprise, vite, j’ai enfilé mon costume, mis ma plume dans le cul, enchaîné 2 ou 3 numéros de cabaret, tenté de faire oublier mon premier visage sous mes jolis masques à paillettes. Mais mes jeux de jambes étaient déjà obsolètes. Le jeune homme m’avait rencontrée dans les loges, sans maquillage. Pire encore : il avait presque immédiatement vu mes défauts, les vrais, pas ceux que je donne en pâture au tout-venant pour lui éviter d’en chercher. Paniquée, j’ai scruté son visage, j’ai guetté sa réaction en réprimant l’envie de me cacher les yeux comme une gamine devant un film d’horreur. Et savez-vous ce qu’il a fait ? Il m’a souri, franchement.

 

C’est là qu’ont commencé les ennuis.

 

Le bonheur est un jeu dangereux...