moonrise_1023L’après-midi, elle s’était peint les orteils en rouge. Elle les trouvait marrants, ces petits ongles carrés, sous les seize heures du jardin, et elle chantait et faisait mine de ne rien remarquer, comme si on pouvait rester toujours cette enfant subtile libre de rêver le monde derrière une fenêtre. Seulement la fenêtre n’était plus là et le monde s’étendait, lubrique, et s’imposait, agressif, imprenable, fumeux comme le dessus d’un sol sableux que les pieds soulèvent en s’en débarrassant. Maintenant, sous le néon d’une salle de bain urbaine, ils lui semblaient obscènes, ces petits ongles rouges, et le sang tachait la cuvette en émail.

Puis elle avait rejoint le lit, et fumait comme une femme, face à la nuit au dehors. La ville défilait ses trottoirs humides, glissant une luisance sinistre, comme celle des nappes profondes, sous des foules entières de lampadaires. Et pour reporter un peu l’ennui et le malaise qu’à présent elle était forcée d’admettre, elle s’était mise à filer machinalement une histoire.

 

Il y avait un lac d’un bleu un peu glacial, aussi vert, profond et froid en dessous qu’il était opaque au-dessus. L’eau se posait sur le sol où poussaient de longues filandres vaseuses chatouillées d’humides silures gris et laqués. Une île postée sur la surface y trempait les racines de sa touffe d’arbres clairsemée, et, tout en haut, sur les branches, une tribu de corbeaux. La nuit, quand même l’air, le ciel et la terre aux environs deviennent impénétrables à l’œil d’un homme, l’eau restait béante. Plus noire encore que le monde invisible, elle continuait de tourner son cortège macabre de prédateurs frémissants comme des femmes. Comme des clochettes, ou les dents joyeuses des squelettes, des petits poissons tintant, lestes et phosphorescents, répondaient aux lucioles de l’air. Et l’eau reste comme un trou un peu gourmand, et il se pourrait qu’une femme distraite en tendant son pas ignorant y bascule, ravie et surprise jusqu’au cou, et, sans pouvoir prendre pied dans cette eau moelleuse et anthropophage, se mette, par concupiscence ou par terreur, à y sombrer lentement comme un paquebot. Et sur la rive un vagabond, mais le vagabond, comme la plupart des gens, sait qu’il y a un lac et que l’eau a un bruit.

Et dans cette nuit hermétique le vagabond ne s’est pas perdu, il se tient à côté du lac, sur le bord. Il contemple l’île au milieu. Il vient de loin, il a cheminé sans but, il est arrivé par hasard, il repartira demain. Mais maintenant il se demande comment il pourrait se rendre sur l’île. Car les ciselures noires des branches friables, qui tressent entre elles le bout de leurs phalanges fourchues, filtrent une petite lueur, et il voudrait bien savoir ce que c’est que cette petite lueur.

C’était une maison, ça il le savait déjà : quelques murs exhalaient de leur propre peau une vibration vaguement jaune, à peine perceptible, un halo qui se serait fondu dans la nuit si le vagabond n’avait pas cheminé si longtemps dans l’obscurité en habituant ses yeux à y distinguer des formes. Enfoncée dans sa touffe d’arbres comme une tête d’enfant dans un oreiller, ce n’était pas une maison spéciale. C’était juste une maison, mais elle avait le mérite de se trouver là, sur cet îlot ridicule qui paraissait flotter comme un jouet gonflable, tant le lac était sombre et mouvant.

A l’aube maladive il avait planté sa tente sur la rive et passé quelques jours à réfléchir. Il voulait se rendre sur l’île des corbeaux, mais il cherchait comment. Et un après-midi cuisant où l’eau croupissait comme celle d’un bassin, il y eût une barque, avec une vieille dedans. Et comme les vagabonds savent toujours naturellement bien parler aux gens, à condition qu’ils soient inconnus, et qu’ils le restent, celui-ci obtint de la vieille qu’elle le dépose sur l’île. La terre y était de ces terres habitées par les eaux qui les enveloppent, marécageuse et verte en hiver, sableuse et friable lorsque le lac, comme en cet après-midi-là, s’évaporait aussi vite que le contenu d’une baignoire. En pénétrant dans la maison, le vagabond sentit cette odeur un peu moisie des grosses pierres intérieures suintantes et toujours sombres après le soleil brut comme une massue. Dans la cuisine sur une chaise, il y a une jeune femme brune en haillons, aux cheveux emmêlés, et qui grogne une litanie, et qui parle, parce qu’elle est seule, ou parce qu’elle ne l’est plus, cela il ne pourra jamais le savoir.

« Cent vingt fois ils sont entrés dans mon corps, cent vingt fois ils en sont ressortis, et c’est ainsi qu’ils croient qu’ils m’ont connue. Ce que je me lasse d’eux, et de leurs corps creux. Toujours la même tiédeur, toujours le même parfum douçâtre, les côtes saillantes, le sexe hérissé comme un tronc. Pourtant je les terrorise bien un peu, et ils repartent toujours avec ce fond de malaise qui se dérobe sous leur pas de vainqueur. Ces touffes noires sous mes aisselles, l’odeur de mon cul, un fin sourire de dédain glissé sur mes lèvres, l’hystérie tonitruante de mon régal, et les voilà tremblants, dégoûtés d’eux-mêmes et de la vie. Quant à moi, je m’accroupis sur eux et je m’agite comme un diable dans les coins les plus durs, je ne les suivrai pour rien au monde dans leurs palaces matelassés. S’ils me veulent, alors il doivent se meurtrir le dos sur le sol bosselé, sur le gravas ou contre un mur suintant dans la pénombre, et subir l’impression de ces roches glacées aussi blessantes que l’étreinte brûlante de mon sexe. Autrefois j’ai aimé un homme.

Autrefois j’ai aimé un homme.

Autrefois j’ai aimé un homme. Mais c’était un pygmée musculeux, un chasseur féroce, un guerrier cannibale. Je crois qu’il s’est dévoré lui-même.