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Daehyun Kim - 자꾸만 네가 떠올라, Sinking of You, 2010, marker and pen on the paper, 29.5 cm x 42 cm

 

 

Je ne l’ai jamais écrit, mais j’ai vécu pendant deux ans avec un pervers narcissique. Je sais que ce terme est aujourd’hui usé jusqu’à la corde, jusqu’à l’écœurement, et que certains (masculinistes ?) le tournent en ridicule comme une obsession de lectrice hystérique de Psychologies Magazine, en oubliant au passage qu’il peut s’appliquer à des individus des deux sexes. Mais à l’époque, en 2006, le terme était peu médiatisé. Je ne l’ai d’ailleurs connu qu’une fois débarrassée dudit pervers, dans la bouche du psy qui essayait de m’aider à me reconstruire après 24 mois de gnons dans la gueule et de coups de pieds dans le bide. Ce fut une grande révélation, pour moi, quand il suggéra que, peut-être, la cause de ces traitements ne résidait pas dans mon propre comportement, mais dans celui de l’homme qui me les infligeait. Bref. Cet homme-là était un vrai pervers narcissique (et il avait remarquablement bien réussi son coup). Beau, brillant, charismatique, successful, adoré de tous, et extrêmement clairvoyant quand il s’agissait de taper là où ça fait mal (au propre comme au figuré). Alors étudiants en Lettres, nous avions tous deux la prétention de devenir écrivains. Mais, allez savoir pourquoi, depuis qu’il me faisait comprendre à quel point je lui étais inférieure, je ne produisais que de rares textes boiteux, quand il pondait un recueil de poèmes par trimestre. Ce qui, bien sûr, ne laissait pas de le satisfaire en prouvant sa théorie de mon infériorité.

 

C’était, je crois, une période où il lisait Spinoza ou Heidegger, et, comme il aimait le faire à chacune de ses lubies philosophiques, il appliquait leurs principes (ou ce qu’il croyait en avoir compris) de manière automatique et uniforme à tout ce qui l’entourait, de l’attitude d’un professeur à la couleur d’une bouteille de shampooing. Il aimait rendre ainsi le monde sensé selon ses propres règles, souvent (mais je n’osais lui dire) simplistes et simplificatrices et classait les choses dans le grand tableau de son jugement divin. Et moi (lucky me), Chose numéro 1 de son univers tangible, j’étais à ranger en priorité. Il m’expliquait ainsi souvent, avec ou sans mon accord, ce que j’aimais secrètement, ce que je voulais vraiment, ce que j’étais, foncièrement, ontologiquement, essentiellement, bref philosophiquement de mes couilles. Je me rappelle une fois où il m’a collé une tarte et laissée seule, sans argent et sans plan, dans une rue de Budapest, parce que je disais que j’aimais le chocolat noir alors qu’il avait décidé que je n’avais pas assez de caractère pour aimer autre chose que du milka aux noisettes. Je me rappelle une autre fois où, alors que je cherchais du réconfort dans un moment de désespoir, il a énoncé l’exacte formule de mon démon intérieur, éternel, viscéral, à peu près en ces termes : « c’est vrai que tu ne sembles pas vraiment légitime à exister, il y a comme quelque chose de gâché chez toi, qui te rend handicapée, inapte à la vie, et qui fait que tu inspires la pitié et le dégoût. »

 

Et puis il y a eu cette fois où je lui ai fait lire un texte que j’avais écrit (miracle !) après 6 mois de souffrances devant une page blanche. Il l’a lu consciencieusement, il a reposé la feuille en silence. Il a hoché la tête, le menton dans la main. Puis il a pris sa respiration pour me faire don de son avis de manière très sage et très réfléchie.

« Vraiment, Lucie, ya pas photo : tu écris mille fois mieux que moi. D’ailleurs, tu as toujours mieux écrit que moi, techniquement. Vraiment, je te le dis sincèrement, tu assures. Et pourtant, mes écrits intéressent Gallimard et les tiens n’intéresseront jamais Gallimard. Mes écrits marqueront peut-être l’histoire de la littérature, les tiens jamais. Tu sais pourquoi ? Il manque un truc, le génie peut-être… Ou non, il ne manque pas un truc : il y a un truc en trop. Dans ce que tu fais, et dans ce que tu es : Trop d’affect. Voilà c’est ça. Ça te définit. Trop d’affect ».

Trop d’affect. Ou trop d’affects ? Comment savoir ? Je n’ai jamais compris cette formule, qui tourne depuis 10 ans maintenant en boucle dans mon cerveau dans les heures de grand Doute. Obscure, la formule, comme pour mieux me rappeler que je ne suis pas capable de saisir et de maîtriser ce genre de notions. La preuve que j’ai trop d’affect. Me signifiait-il que j’avais trop d’égo ? Ou pas assez d’intellect ? Que mon néocortex étouffait sous un système limbique hypertrophié, ou que je possédais un cerveau reptilien proportionnel à celui des carpes en milieu sauvage ? Quand je lui ai demandé ce qu’il entendait par là, il s’est contenté de se sourire à lui-même en haussant les sourcils, soulignant l’évidence. Trop d’affect.

 

 

Trop d’affect.

Deux ans avant, 2004, j’ai 20 ans, et il y a cette jeune femme avec qui j’ai une brève histoire de cul et que j’aime très fort sans jamais vouloir l’admettre. Moi ce que je veux, c’est qu’on reste amies, sans capter qu’on a largement dépassé ce stade et que ma demande est insultante. Une nuit elle m’appelle en pleurant de rage et je ne saisis pas un gramme de ce qui se joue à ce moment-là dans sa tête. Pour toute explication, elle se contente de me répéter en hoquetant, sur le ton du reproche : « tu es insupportable, avec ton affectivité, dégoulinante de sentiments ». Je comprends tellement rien que je réponds à peine, je me débats mollement, et elle, elle continue. C’est comme un syndrome Gilles de La Tourette, *hoquet-dégoulinante-hoquet-affectivité-hoquet-sentiments*. Ce fut notre dernière conversation avant qu’elle ne parte à Londres et qu’elle ne devienne pour de vrai ce qu’elle avait toujours planifié d’être, avec sa détermination de stratège invincible : une rockstar internationale qui dîne avec PJ Harvey et tape dans le dos d’Iggy Pop.

Trop d’affect.

Et puis enfin, il y a les lignes de ma main. Rares, paraît-il. Parce que ma ligne de tête et ma ligne de cœur sont confondues en une seule longue ligne horizontale qui me traverse la main. Pas que j’y croie, mais j’ai toujours ressenti quelque fierté stupide d’avoir des lignes de main exceptionnelles. Un peu comme si j’avais eu les yeux vairons ou les cheveux roux, qui auraient fait de moi une rareté. Et puis j’ai appris ce que signifiait traditionnellement le fait d’avoir cette ligne cœur-tête confondue. Cette ligne, appelée « simienne » parce qu’elle est typique des singes, caractériserait les handicapés mentaux, les trisomiques, et plus généralement les personnes incapables de séparer leur intellect de leurs émotions, de garder « la tête froide », ou même de raisonner convenablement avec autre chose que leurs « tripes ». Selon Madame Soleil, je serais donc une sorte d’animal qui ne comprend pas ce qui lui arrive, une boule d’émotions hystérique, une pelote d’affectivité toute emmêlée.

Trop d’affect.

 

Pas que je croie aux prédictions de Madame Soleil, ni aux larmes de ma belle chanteuse perdue, encore moins aux définitions péremptoires d’un Nostradamus psychopathe et narcissique. Quoique… Ce ne peut être un hasard si tout cela m’obsède encore une décennie plus tard. Si je suis toujours là, loin de Gallimard, pendant que ma chanteuse se fait acclamer par des foules en furie à New York, ne serait-ce pas parce que j’ai trop d’affect ? Illégitime, mon existence, voué à l’indifférence, mon art, parce que j’ai trop d’affect ? Il est vrai que j’ai toujours manipulé une matière qui me coulait entre les doigts, que je n’ai jamais maîtrisé quoi que ce soit, ni l’inspiration, ni l’effet, ni l’accueil de ce que je produisais. Incapable de saisir véritablement les concepts philosophiques, esthétiques ou rythmiques, j’ai toujours eu le sentiment de tremper dans l’art malgré moi. Comme quand, plus jeune, je répondais impeccablement aux problèmes de mathématiques sans pourtant les comprendre ni savoir ce qui m’avait amenée à ce résultat. L’art, la musique, la littérature, la vie sont pour moi des océans sombres et miroitants, de monstrueuses masses mouvantes dans lesquelles je flotte ou me noie, et qui me prennent, et qui me possèdent en violant mes poumons avec leur eau glacée. Comment pourrais-je les circonscrire en bassins, les dévier en cours d’eau douce et docile, y construire des barrages ou des moulins, y poser des petits voiliers ? Et pourquoi devrais-je rougir de cette impuissance de possédée humblement prosternée devant sa matière, sans concept, sans marketing, sans plan de carrière, quand c’est la seule chose qui me rend véritablement heureuse en ce monde ?

Je pense à ce Spinoza que M. Narcisse lisait, et à son conatus, élan de puissance, « action sans acteur », et je me dis que ce « trop d’affect » est ma bénédiction. Cet instant T où je ne me sens plus exister en tant qu’individu, où je ne m’appartiens plus, en poussant mes affects à leur paroxysme dans l’écriture, la danse ou la musique, est le seul moment où je réussis à me libérer d’un égo déficitaire, morfal, insatiable, anthropophage. Fuir l’égo dans l’affect, est-ce fuir la peste dans le choléra ? Et faut-il véritablement dompter ses affects par la symbolisation et la conceptualisation pour être digne d’exister ? Parfois j’ai l’impression que transformer son bricolage de matière en œuvre (ce qui revient à simplement le regarder du point de vue du récepteur et non plus de l’émetteur), c’est porter rationnellement un tissu d’affects au rang d’objet intellectuel (et économique). Pour moi, c’est jouer le double-jeu de l’artiste et du chargé de mission culturelle. C’est une imposture, et cela me révulse, même si encore une fois je ne saisis pas bien ce que je dis moi-même ici ni pourquoi je le dis. (Peut-être est-ce en rapport avec ça)

Peut-être aurais-je dû leur répondre cela, finalement, à toutes ces Madame Soleil : moi, ce qui me dégoûte, ce n’est pas votre affectivité dégoulinante. Ce qui éveille le dégoût chez moi, c’est votre posture de gestionnaires de l’art. Cette posture de star qui n’est pas une posture d’artiste ne m’évoque rien d’autre au final, qu’une gigantesque imposture.

Voilà ce que je pensais depuis 10 ans, confusément et sans en parler, jusqu’à ce que, ce matin, je tombe par hasard, en travaillant, là-dessus :

« Afin d’économiser notre temps, je pourrais, pour définir la pensée perverse, dire qu’elle est exactement l’inverse de la pensée créative et en particulier de la pensée psychanalytique [...].
C’est ainsi qu’elle se montre décidément aveugle à la réalité psychique, celle de soi comme celle d’autrui. Du moment que son confort psychique personnel lui est acquis, le pervers n’a cure ni de fantasmes ni d’affects. Une pensée défantasmée donc, et défantasmante [...]. Baignant dans l’opulence de l’agir et dans l’habileté manœuvrière, il est dans le dénuement fantasmatique.
 »

Pensée perverse et décervelage, P.-C. Racamier

 

Tout ça pour dire que je ne suis pas à 100% convaincue du bon goût de Gallimard.