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L’autre jour une amie m’a dit qu’elle ne se reconnaissait pas dans le mouvement #metoo parce qu’elle ne s’était jamais fait emmerder, jamais fait harceler, jamais fait aborder dans la rue. Sans que je parvienne d’abord à savoir pourquoi, cette déclaration a eu l’effet d’une bombe en moi. Une peur de voir décrédibilisés tant de témoignages salvateurs par les exceptions qui confirment la règle ? Ou un brusque retour sur moi-même, le reflux nauséabond d’une culpabilité ? Une culpabilité aussi essentielle chez moi qu’elle est ancestrale pour le genre féminin. Une culpabilité qui tient en deux mots :

Pourquoi moi ?

Est-ce qu’avoir été victime une fois vous prédispose à l’être encore et encore, comme une confirmation de votre infirmité, de votre faute ?

Est-ce que j’étais trop blonde, trop avenante, trop souriante, trop grande, trop en jupe, trop fragile, trop gentille, trop dehors, trop là ?

Et voilà que cette vieille impression tenace de ne pas avoir ma place ici, d’être une erreur surnuméraire, faisait retour.

Le fait est qu’entre mes 14 et mes, disons, 28 ans, je ne pouvais pas sortir seule dans la rue, à toute heure du jour ou de la nuit, sans être abordée, klaxonnée, sifflée, reluquée ou palpée. Mes copines peuvent en attester, ma réputation n’est plus à faire, j’ai même porté longtemps le surnom de « l’aimant à gros lourds ». Si j’avais dû twitter pour #metoo, je n’aurais sans doute pas encore fini aujourd’hui, de raconter. Le harcèlement de rue a été mon quotidien entre le moment où j’ai eu du poil aux aisselles et celui où sont apparues les premières rides (et ma détermination à frapper quiconque m’approcherait dorénavant ?), mais j’ai aussi eu l’immense honneur de connaître le harcèlement au travail, l’agression sexuelle, et tous types de violences masculines : physique, verbale, conjugale.

Je n’ai donc pas témoigné pendant la vague #metoo, parce que ça me semblait trop long. Trop évident, aussi. Combien de fois nous étions-nous fait la remarque, avec les copines, de cet incroyable foisonnement d’histoires glauques qui auraient pu nous tenir éveillées devant un feu de camp pendant des mois, quand nous nous mettions à raconter, chacune notre tour. Et puis avec #metoo sont arrivés les premiers potes qui te sortent « oui mais nous aussi les hommes on se fait emmerder dans la rue, des gars nous regardent de travers, des fois, et puis même des fois on se bat ». Et le silence estomaqué que tu ne peux qu’opposer à ce déni éhonté de toute ta souffrance, et, pire que tout, par un ami. Une gifle, un soufflet, un crachat dans ta gueule. Ton silence estomaqué est suivi, éventuellement, d’une rafale d’arguments aussi émotifs qu’inféconds puisque le mâle en face de toi ne veut tout simplement pas admettre que tu as souffert plus que lui, infiniment plus que lui, et par la faute du genre dont il est l’un des représentants. Et puis il y a celles qui te rappellent que ce n’est « pas digne des femmes », toute cette colère, cette rougeur sur nos joues, cette rage à nos lèvres. Qu’il ne faut pas « s’abaisser à leur niveau ». Ce sont des femmes qui te rappellent à l’ordre, qui te rappellent la bienséance et la dignité du silence, qui te rappellent ce que doit être « une femme ». Sans doute les mêmes que celles qui excisent. Et il y a cette amie à qui il n’est rien arrivé. Alors quoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi nous ?

Et voilà, enfin, une brutale envie de raconter.

Pas le pire. Pas le plus glauque. Pas le plus grave. Pas le plus dur. Pas le plus douloureux. Pas ce qui, par sa violence, me contraint encore et toujours au silence. Pas non plus le trop fréquent, 364 jours par an, que j’ai nécessairement oublié, et qui pourtant est peut-être le plus important : le tissu des jours, dentelé d’humiliations, de jugements, de pesées, de quolibets, ce tissu des jours qui te prive de paix, qui grignote ta liberté, fissure ta confiance en toi, te fait courber la tête, longer les murs, cacher ton corps. Des fois que quelqu’un le trouverait beau, le trouverait moche, et se permettrait, bien sûr de te faire part de son avis (devant tout le monde, c’est plus rigolo). Des fois que quelqu’un trouverait ton corps. Qui n’a rien à faire dans l’espace public, apparemment. Ou au contraire qui y est sur un piédestal, comme un monument qu’on prend en photo, qu’on montre du doigt, qu’on jauge : beau, moche, grand, petit… quand on ne lui pisse pas carrément dessus comme un clébard.

Pas de paix, pas d’anonymat, pas de corps agissant, pas de sujet. Simplement un objet. Un objet que tu n’arriveras jamais à cacher, à moins d’être transparente. De toute façon tu le savais déjà, toi qu’on a éduquée à être décorative et in-capable, im-puissante. Qui ne peut regarder qu’avec envie le corps virtuose des skateurs, des sportifs, des guitaristes, des garçons passionnés par leurs actes, toi qui ne sais être passionnée que par leur regard sur toi. Toi qui a perdu toute confiance en tes pieds, en tes mains, en la capacité de ton corps à gérer le déséquilibre (sauf sur des talons), l’essoufflement (sauf pendant l'orgasme), la peur (sauf pour être protégée), en la capacité de ton corps à jouir du jeu pour le jeu, de l’effort pour l’effort, du défi pour le défi, de la victoire pour la victoire. Toi qui as perdu ta capacité à jouir de ton corps si personne ne le regarde pour le valider. Pour l’aimer. Pour le désirer. Et qui souffre pourtant de ce regard, permanent.

Je ne vais pas raconter tous les sifflets, les commentaires sur le physique, les allusions dégueux, les « mademoiselle vous êtes charmante » les « sale pute tu fais ta fière » les « gourmande » les « salope » les « cochonne » les « gros thon » les « t’es une bonne vache à lait » les « avec un sac sur la tête j’te baise », les mains au cul avec ou sans le doigt, les bises qui dérivent sur la bouche, les regards appuyés qui refusent de se baisser, les vieux médecins graveleux, les avances d’hommes bien trop âgés à une adolescente, les sous-entendus dans la salle de pause ou pendant l’entretien patronal, les propositions de relations monnayées ou de monter dans une voiture pleine de mecs alors que je sortais juste acheter une baguette. Et pourtant, il y en a des drôles. Mais justement, ça risquerait de faire rire.

Plutôt raconter ces étranges anecdotes de l’au-milieu. Celles qui sont suffisamment choquantes pour être prises au sérieux. Mais pas trop, pour ne pas provoquer la pitié ou faire imaginer que je suis un cas isolé, et que ma qualité de victime « grave » remet en question ma rationalité, voire ma raison.

 

Les premières situations dont je me souviens clairement comme d’actes de violence faite à ma qualité dedite « femme » ou « fille », en tout cas pubère, remontent au collège.

Il y a ce jour en salle d’études où je suis penchée en avant, sur une table, pour écrire. En face de moi, M. reluque mon décolleté. Comme je ne le vois pas, j’imagine que ce n’est pas drôle, alors M. se fend d’un commentaire, et comme je ne bouge toujours pas, il tend la main et se sert. Je me relève outrée, je lui flanque une gifle. Alors M. serre le poing et, de toute sa force de mec d’1m80, me lance un énorme revers dans l’œil, qui me fait valser trois tables en arrière. Je me relève complètement sonnée. M. me traite de "sale folle". Le surveillant nous somme « d’arrêter de chahuter ». J’en garderai un coquard pendant une semaine. Je précise que M. était un ami.

Un an après, peut-être. Cet après-midi radieux. C’est l’été, je suis en jupe. Nous sommes assises, avec une copine, sur un banc de la cour, dans un coin reculé. On regarde K. K. est assis à côté de son pote B., un pervers notoire. Mais K. est beau comme ce jour d’été. Toutes les filles sont amoureuses de K. En plus K. est timide, c’est trop chou. K. me regarde en rougissant. Une fois. Deux fois. Trois fois. Tellement de fois qu’on se met à compter tout haut en gloussant. Trois, quatre, cinq, arrivées à 10, on crie « Jackpot » ! K. rit à son tour. Mais son pote B. se lève et se dirige tout droit vers moi. A 1 mètre, il me lance « pour faire un jackpot, faut mettre une pièce dans la fente », et il me plaque sur le banc et s’allonge sur moi. Je me débats, je panique. Je ne comprends pas comment ce type malingre, maigre, blafard, peut avoir autant de force. J’ai l’impression que ses longs bras maigres font deux mètres de long. Je repousse, je mords, je griffe, je frappe, ses grands bras sont toujours là, autour de moi, sur moi. Et finalement dans ma culotte. A côté de moi, ma copine rit. B. se barre, radieux comme après un rendez-vous amoureux, le sourire aux lèvres et la démarche de vainqueur. Je me rhabille comme je peux. J’arrange mes cheveux. K. ne me regarde plus, il a l’air dégoûté. J’ai honte. J’ai envie de vomir. Je ne comprends pas pourquoi je me sens si mal. Faut dire que je n’apprendrai que 15 ans plus tard qu’il s’agit légalement d’un viol.

Après le collège, le lycée (une période assez calme si je me souviens bien), après le lycée, la vie d’étudiante, la « grande » ville ! Et le début des emmerdes perpétuelles. La naissance de ma réputation « d’aimant à gros lourds », avec quelques cas plus gratinés que d’autres :

Il y a Oscar. Je mets son nom en entier, parce qu’il est signifiant pour tous ceux qui vivent dans ma ville. Oscar le SDF fou qui faisait rire tout le monde. Oscar il est rigolo. Ya des tas de légendes sur Oscar. Oscar serait fils de diplomates. Oscar a encore foutu la zone hier soir. Oscar a fini en GAV après avoir insulté les flics. Sacré Oscar ! Oscar a disparu, est-ce qu’il est mort ? Ah non je l’ai revu, il devait être à l’HP. Qu’est-ce qu’on se marre. Bref je le connaissais bien moi aussi, le fameux Oscar et sa polaire rouge. Il me racontait souvent ses histoires mythomanes pour se faire plaindre, quand j’avais un peu de temps. Je le trouvais plutôt sympathique jusqu’à cette nuit-là.

Je rentre chez mon meilleur pote à pied, en plein centre-ville. La rue est déserte. J’ai mis le son à fond dans mes oreilles en marchant vite pour tuer la peur, comme d’habitude. Je descends cette rue à sens unique et je vois une immense et longue silhouette qui titube au loin. Et merde, c’est Oscar. Ça va être pour ma pomme. Il va me tenir la jambe, peut-être même qu’il va vomir. Mais non, Oscar n’a pas l’air d’humeur à se lamenter sur sa condition de fils de diplomates déchu. Il m’annonce la couleur direct « Je veux baiser ! ». Et il titube plein pot dans ma direction. J’accélère un peu le pas nerveusement, tout en essayant de le raisonner avec un sourire, genre « très drôle ta blague allez laisse-moi passer maintenant ». Après tout, on se connaît. Mais je crois qu’il ne se rappelle plus de moi. Il veut baiser. Et c’est moi qui suis là.

Son grand corps s’abat sur moi. Il est lourd. Je me mets à courir, mais son grand corps lourd m’entraîne vers le mur. Apparemment il n’a plus tout à fait la notion du temps, il crie déjà « JE TE BAISE ! ». Et le mur s’approche dangereusement. J’arrive devant l’interphone de mon meilleur ami. Je sonne frénétiquement. Ça y est, je suis plaquée contre le mur, sous le corps lourd et aviné d’Oscar. Mon pote décroche. Pas le temps de lui parler, Oscar hurle dans l’interphone « JE TE BAISE », et mon pote raccroche après un « c’est ça connard ». Je suis foutue. Il n’ouvrira plus. Il ne décrochera plus. Je sonne encore et encore, frénétiquement. On est là tous les quatre, la rue, le mur, Oscar et moi. Oscar se frotte contre moi. Je ne pense qu’à la sonnette. Je pleure en suppliant Oscar de me laisser tranquille. Mon ami redécroche quand même au bout d’une minute interminable. Il m’entend pleurer dans l’interphone. Il descend, Oscar fuit. Quelques jours plus tard, Oscar, qui ne se rappelle pas de cet épisode, veut me raconter sa vie. Mais maintenant je l’esquive. Jusqu’à ce que je le recroise une décennie plus tard, alors qu’il avait disparu depuis pratiquement tout ce temps, dans une galerie marchande. Il me parle, je lui réponds par un glacial « on se connaît ? » et, avec un sourire flippant et un clin d’œil, il me lance un « bien sûr qu’on se connait, fais pas ta sainte-nitouche » qui m’interpelle toujours, quand j’y repense.

A 22-23 ans, je n’étais plus seulement un aimant à gros lourds, j’étais aussi devenue un aimant à psychopathes. Il y a eu d’abord ce gentil garçon, tout joli, qui est venu me parler timidement dans la rue pour m’avouer son adoration. Je ne l’avais jamais vu de ma vie. Pas même aperçu. Mais apparemment j’étais l’amour de sa vie, selon lui. Ça aurait été mignon, si le jeune homme ne connaissait pas mon nom complet, mon emploi du temps, mes loisirs, mon adresse (et les trois précédentes), mon repas préféré à la cafet, la salle de mon cours de linguistique dans une heure. J’ai pas donné suite, lui non plus, enfin j’espère…

Un an plus tard, j’habite seule au rez-de-chaussée d’un HLM avec de grandes baies vitrées. Je me demande pourquoi j’ai eu un appart HLM si rapidement, je comprends vite que personne ne veut vivre dans un minuscule studio entièrement vitré dans une rue passante, surtout pas une étudiante. Dans cet appartement, j’aurai par exemple la joie de me réveiller d’une sieste en entendant « regardez elle est à moitié à poil ! » : les travailleurs du BTP qui refaisaient la façade avaient forcé mes volets et se tenaient tous, ébahis, devant la vue imprenable de mon lit et de ma robe légèrement relevée. Bref, un jour, alors que je vivais dans ma cellule de zoo HLM, j’ai trouvé une lettre étrange dans ma boîte aux lettres. Une écriture enfantine entourée de petits cœurs et de bonhommes bizarres me déclarait un amour incommensurable, montrait une connaissance infaillible de mes allées et venues et de mon emploi du temps à la fac, et m’assurait de son obstination, qui ne souffrirait aucun refus. Elle se terminait avec cette phrase si prompte à mettre en confiance : « Tu peux appeler la police si tu veux ». C’était signé Yvan. Et Yvan m’envoya encore plein de billets doux. Il sonna même à ma porte, une nuit. Quel bonheur d’entendre dans l’interphone « c’est moi, c’est Yvan, ouvre-moi ! » à deux heures du matin, et de rester accroupie dans le couloir (le seul endroit sans fenêtre) jusqu’au petit matin de peur qu’il force lui aussi mes volets. Après cet échec nocturne, Yvan a décidé de m’aborder directement à la fac. J’ai alors pu me rendre compte avec terreur que ledit Yvan, en chair et en os, était un fou furieux qui avait tenté de violer une amie quelques années auparavant. Je ne sais pas par quel miracle mon « je ne suis pas intéressée » a suffi à le dissuader et à faire stopper les poétiques missives. Mais c’était presque trop beau pour être vrai, et mes allées et venues nocturnes, cette année-là, n'ont pas été très sereines.

Et puis il y a ce week-end où je suis rentrée à la campagne, chez mes parents. J’ai décidé de partir voir ma meilleure amie en vélo, à quelques kilomètres de là. Je me souviens, je me suis habillée tout en blanc, j’ai mis du rouge à lèvres. Sur la route, je m’arrête pour prendre l’appel de ma copine : finalement, elle n’est pas là, on se verra plus tard. Une voiture grise passe. Mon Nokia 3310 n’a plus de batterie, il s’éteint. Tant pis, me dis-je. Je vais aller me promener en vélo dans les champs. Je fais demi-tour. La voiture grise repasse. Je monte la côte terrible devant chez mes parents, je m’arrête un moment pour souffler. Tiens, la voiture grise. Décidément, il a l’air perdu le pauvre homme.

Je m’engage dans un petit chemin. Peu à peu, les habitations disparaissent pour laisser place à des champs et des bosquets. Le grand air. Je pédale gaiement, je suis contente, je suis bien. Et voilà la voiture grise qui me suit, puis qui ralentit à mon niveau. Le pauvre homme s’est enfin décidé à demander son chemin. J’arrête mon vélo et je me penche à sa fenêtre en souriant aimablement, prête à lui indiquer sa route, je connais la région comme ma poche. Mais le type est nu comme un vers, avec un énorme sexe dressé contre son volant. Merde alors, un exhibitionniste. Je me recule d’un sursaut, il est ravi. En se branlant, il scande des insultes façon Gilles de La Tourette. Salope salope pute pute salope pute. On dirait un code morse. Malgré le choc, je n’ai pas peur. On m’a toujours dit que les exhibitionnistes ne sont pas méchants (NDLR c’est complètement faux, certains finissent par passer à l’agression). Je focalise sur le siège auto à l’arrière. Je soupire : « t’as pas mieux à faire, sérieux, avec ton siège auto ? » Il adore que je m’énerve, salope salope puteputeputeputeputeputepute. Alors je hausse les épaules et je reprends mon pédalage.

Mais le gars n’a pas décidé que je pouvais disposer. Il avance avec sa voiture et me bloque le chemin. Je commence à avoir peur. A la vitesse de la lumière, je calcule la distance de la maison la plus proche. Est-ce qu’il vaut mieux que je courre, ou plutôt que je garde mon vélo ? Je décide de bluffer. En simulant un calme olympien, je sors mon Nokia mort et je lance d’une voix claire « j’appelle la police » au satyre surexcité. Pendant que je fais semblant de pianoter sur le clavier et que je mets mon téléphone éteint à l’oreille, le gars manœuvre sa voiture comme pour partir. J’ai gagné. Mais une fois face à moi, il s’arrête et sourit bizarrement. Je suis contre un arbre, mon vélo entre les jambes. Il a juste à accélérer, et je suis morte, écrasée comme une mouche. Dans un mouvement panique complètement ridicule, j’avance comme je peux avec mon vélo pour fuir. Il jubile. Il fait vrombir son moteur. Je me traîne derrière le tronc pour interposer l’arbre entre la voiture et moi. Ça dure une éternité. J’ai l’impression d’être une larve qui rampe. Il part, enfin. J’attends longtemps d’être sure qu’il est parti. Je tremble comme une feuille. Je n’arrive plus à pédaler tellement je tremble. Je reprends illico la route de la maison. Au stop, il m’attend. Depuis un quart d’heure, il m’attend. Je ne sais plus quoi faire. Je suis terrorisée à l’idée qu’il me suive jusque chez moi. Mais je ne vais pas rester non plus seule dans la campagne avec lui. Heureusement, une fois qu’il a vu mon visage pâlir, il a eu son quota de plaisir, il s’en va. Je rentre chez moi. J’ai du mal à respirer. Mon père travaille dans le salon. Sans trop savoir comment raconter, je lui dis vaguement ce qui vient de m’arriver. Il me regarde bizarrement et me dit « aussi, tu as mis du rouge à lèvres. »

 

Aujourd’hui, j’ai vieilli, j’ai 34 ans. Je pense que toutes les femmes, quel que soit leur âge ou leur apparence physique pourraient écrire quelque chose suivi de #metoo. Sauf si elles ont oublié ou assimilé comme normales des choses qui ne l'étaient pas forcément. Mais dans mon cas la « maturité » m’a quand même beaucoup délestée du harcèlement de rue. Comme si je n’étais plus une proie. Une de ces études pseudo-scientifiques et carrément sexistes façon Mars et Vénus me dirait peut-être que je ne suis plus dans l’âge de procréation idéale pour les mâles en rut ? Ou que grâce aux grossesses mon ratio taille-hanches n’est plus assez attirant ? Peut-être est-ce tout simplement que je sors moins à pieds… Il me semble que tout s’est calmé l’année où j’ai passé le permis, pour mes 28 ans.

Il y a quand même eu une fois où j’ai eu rudement peur.

Je rentrais en voiture d’une soirée, un truc de freestyle hip-hop je crois. Au milieu de la nuit. Quatre heures du matin. Les rues étaient désertes. Encore une fois, je n’ai plus de batterie sur mon téléphone. En plus, ma voiture est presque en panne sèche. Je m’arrête à un feu rouge. Une voiture arrive à mon niveau, remplie de mecs. Le gars me fait signe de baisser ma fenêtre. J’obtempère, en me disant qu’il veut peut-être m’indiquer qu’un de mes feux est en panne ou me demander son chemin (décidément). Mais il me dit juste que je suis bonne, qu’il aimerait bien que je me gare et que je monte avec eux. Les gars à l’arrière surenchérissent avec divers bruitages inventifs. Je décline poliment (va savoir pourquoi) et je remonte ma vitre. Le feu passe au vert, je démarre, ils me suivent en klaxonnant. Au feu suivant, ils s’excitent. Ils tapent à ma vitre. Je regarde ailleurs. L’un d’eux fait mine de descendre. Dieu que ces feux sont longs.

Ils me suivent longtemps comme ça, encore une fois je suis face au dilemme : faut-il rentrer chez moi alors qu’ils me suivent ? Je ne peux pas non plus tourner comme ça éternellement, je n'ai plus d'essence... Si seulement j’avais de la batterie, j’appellerais mon mec qui dort dans mon lit pour qu’il descende quand j’arrive. A un feu, je mets mon clignotant à droite et je feinte en tournant au dernier moment à gauche. Les gars se font avoir. Je suis débarrassée. Je roule à fond dans les rues désertes, toute contente de mon exploit. Ma jauge d’essence clignote dangereusement, demain (enfin, dans quelques heures) je pars travailler tôt et loin, mieux vaut faire le plein maintenant. Et me voilà à la pompe 24/24 du Leclerc désert. Je descends, j’ouvre mon réservoir, je mets ma carte bleue, je fais mon code, je sors le pistolet, je commence à remplir ma caisse d’essence. Il y  a des phares, au loin. Des phares qui se rapprochent. Je rêve. Je dois rêver. C'est pas possible. Je dois être parano. Mais non. C’est leur voiture. Les voilà. Ils m’ont vue, ils hurlent de joie, ils accélèrent. Je repose le pistolet, referme le réservoir, remonte dans ma voiture, la verrouille de l’intérieur, tout ça dans un temps record. Quand je démarre, ils sont garés à côté de moi. Ils sortent déjà de leur voiture. Je démarre en trombe malgré mes mains qui tremblent, je file, je rentre, je l’ai échappée belle.

Je l'ai échappée belle.

C’est cette phrase qui revient le plus quand je repense à toutes ces histoires. Pas "Pourquoi moi ?". Mais "Je l’ai échappée belle". Ce n’est pas ma malchance, ma spécificité d’« aimant à gros lourds » qui me saute aux yeux, mais ma chance d’avoir échappé à pire, ces fois-là du moins. Ce n’est pas le « parce que c’est moi » qui gagne. Mais le « parce que c’est comme ça », « parce que c’est le monde dans lequel nous vivons ».  Cette sensation, aussi triste et défaitiste soit-elle, me sauve de ma culpabilité et de mes doutes, aujourd’hui encore, alors que je termine ce témoignage en retard, un an presque jour pour jour après la vague #metoo. Quoiqu’il arrive, même si on met en doute la véracité de ces histoires, même si on compare mon vécu à ce qui n’a aucun lien ni aucune commune mesure pour nier une violence systémique, même si on me rappelle que c’est « laid » ou indigne d’une femme de laisser son visage se déformer sous le ressentiment. Il n’y aura plus jamais de « pourquoi moi ? ». Parce que le monde est comme ça.

J’ai tant été piteuse, alors que c’était ce monde qui était miteux.

Ne vous en déplaise, il va falloir l’admettre. Le monde est comme ça. Votre joli monde et ce monde dégueulasse que nous décrivons toutes est le même monde. Même si vous dormiez, même si vous n’avez rien vu de vos propres yeux, même si vous préférez rester sourds à ce qu’on vous raconte ou nous traiter de menteuses, même si ça vous arrange qu'il reste tel qu'il est. C’est le monde dans lequel nous vivons. Si nous ne l’admettons pas, nous ne le changerons jamais. « Facing it head on is the only way to deal with it » comme disent les Anglais.