Un matin comme les autres, si ce n’est que le temps est splendide, et que, comme souvent les jours de grand soleil, les gens semblent plus affairés, plus actifs, plus énergiques, à la fois plus occupés et plus flâneurs, en un mot plus éveillés. Les voitures tournent autour des ronds-points, les fourmis sortent en procession le long des trottoirs, les jeunes s’interpellent en riant dans la rue.

Nous, aujourd’hui, on va visiter un camp de rétention de sans-papiers, et pour moi l’excitation du soleil se mêle au stress de l’occasion. Il fait beau mais j’ai peur. Comme la banalité du décor semble malvenue quand pour toi l’occasion est grande ! Je suis une toute nouvelle bénévole, et je ne connais pas encore grand-chose à ces situations. La route est longue, et tout est démesurément normal dans la campagne bretonne. Seules quelques banderoles de ZADistes sur le bord des champs me font un clin d’œil et semblent me susurrer que tout, surtout le quotidien, est politique.

Rennes approche et zonzonne. On s’y affaire, on s’y salue. Les magasins ouvrent, le flux de monospaces s’écoule des quartiers résidentiels, les enfants marchent en chantant vers l’école. Les panneaux indiquent une zone industrielle, un centre commercial, un aéroport, une boulangerie. Rien ne dit « centre de rétention pour sans-papiers ». Pourtant, au détour d’un supermarché, d’un virage, d’un buisson, on y est.

Je me dis que ça aurait pu être derrière chez moi, que je n’aurais rien remarqué. Pourtant, trois enceintes successives de grillage, hautes comme des immeubles et surplombées de caméras, ça se remarque. Mais on se pose rarement de questions sur ce qu’abritent les murs officiels au coin de nos rues, n’est-ce-pas ? D’habitude, et comme les enfants qui tantôt engloutissent leur assiette tantôt rechignent à l’avaler, mais ne se demandent jamais comment cette nourriture est arrivée sur la table, nous regardons d’un œil morne et tranquille l’immense machine administrative et judiciaire qui nous entoure et prend soin de nos vies.

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Ce matin-là, trois personnes veulent nous rencontrer. On n’a le temps que pour une, alors on choisit au pif. On attend longtemps avant qu’un policier daigne venir nous ouvrir. On me fait les poches, on glisse des doigts entre mes jambes, dans mes cheveux. La fouille au corps est longue et intrusive, mais je m’en fiche. Je suis étonnée moi-même d’à quel point je m’en fiche, moi qui déteste être touchée par des inconnus. Comme si je m’étais faite à l’idée d’entrer dans un monde qui n’est pas régi par les mêmes règles que celui du quotidien. Pourtant, à l’intérieur du seul petit bâtiment qu’on nous laissera pénétrer, et qui ressemble à un parloir dénué de personnalité, je suis étonnée par la banalité des lieux. Le mobilier ressemble à celui de mon lycée, les toilettes sont propres, les gens sont polis. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, à des clichés sortis de Prison Break peut-être, ou à des murs couverts de salpêtres façon prison des Baumettes. La seule chose qui m’interpelle à ce moment-là, c’est le drôle d’air des policiers. Cette façon qu’ils ont de nous dévisager, ou de baisser les yeux. Je n’arrive pas à déterminer ce que ces regards veulent dire. Est-ce de la honte ou de la curiosité, de l’animosité ou de l’admiration ? En tout cas, tout sauf de l’indifférence. Quelque chose de très humain. J’apprendrai plus tard que le turn over de la police dans les centres de rétention est énorme. Et ça me rappellera leurs drôles de regards.

Et puis Sophie arrive. On nous a dit qu’elle avait bien besoin de voir quelqu’un, qu’elle n’avait pas le moral aujourd’hui. Pas le moral. Je me rends vite compte que cette petite expression anodine et courante est un terrible euphémisme. Elle sait que nous ne pourrons lui être d’aucune utilité pour la sortir de cette prison, elle a juste besoin de parler.

De prime abord, personnellement, je trouve la démarche étrange. Avoir envie de parler à un inconnu est quelque chose qui m’est profondément étranger. Mais je comprends vite que rester seule dans une cellule pendant 3 semaines m’est aussi profondément étranger, et que c’est sans doute pour ça que je ne comprends pas sa démarche.

En fait, tout ce que je vis avec Sophie pendant l’heure qui suit m’était jusque-là profondément étranger.

Ce qu’elle raconte d’abord. Les conditions inhumaines de son enfermement. La solitude, l’ennui, les longs jours sans voir âme qui vive parce qu’il n’y a personne du côté des femmes. Les longs jours sans parler à personne parce qu’on ne comprend pas la langue du voisin. La femme enceinte qui a perdu son enfant à cause de la nourriture avariée et qui, à l’hôpital, était veillée et surveillée par la police jusqu’à son chevet ; l’émeute qui s’en est ensuivie du côté des hommes ; les enfants enfermés qui gardent le sourire et posent de gentilles questions aux policiers. Les policiers qui ne vous traitent pas tous comme des personnes humaines.

La honte, immense, que cette femme droite, digne, qui se fait un devoir d’être irréprochable, ressent à avoir été cueillie par surprise, levée comme un lapin, alors qu’elle allait chercher son courrier au Secours Populaire.

L’outrage, insupportable, de la détention (soi-disant rétention) alors qu’elle n’a rien de criminel et qu’elle ne demande qu’à avoir des papiers pour gagner sa vie honnêtement.

Son passé dont elle tait, par pudeur ou par honte, tout le traumatisme.

Le traumatisme qui filtre par bribes dans son discours, comme la lumière fugitive des phares de voitures à travers les volets d’une chambre paisible.

La guerre, les cadavres devant la porte de la maison, et l’ultime sacrifice : laisser pendant plusieurs années l’enfant de 7 ans pour pouvoir aller gagner de quoi le faire vivre, en occident, en espérant pouvoir le faire venir un jour. Mon fils à moi a justement 7 ans, alors ce détail résonne dans mon ventre et me martèle l’intérieur comme une balle de squash.

Et au-dessus de tout ça, dans ses mots, dans ses gestes, dans ses mains qui se tordent, l’angoisse. L’incertitude. Que va-t-il lui arriver maintenant. Va-t-elle rester enfermée alors que chaque jour de plus dans cette prison lui donne envie de mourir ? Va-t-elle voir les efforts de tant d’années anéantis et être renvoyée dans son pays comme une malpropre ? Comme une litanie, elle ponctue son récit par la même phrase compulsive, en se tordant les mains : « Je ne peux pas partir. Si on me renvoie, je mourrai de honte ». Difficile pour moi de deviner, d’imaginer ne serait-ce qu’un quart des tenants et des aboutissants de sa terreur. Qu’est-ce qui l’attend, qu’a-t-elle laissé, qu’attend-t-on d’elle, dans quelles circonstances est-elle partie, avec quels devoirs et quelles dettes, que signifierait son retour ? Quelle est cette chose gravissime qui pèse sur les épaules de Sophie, qu’elle refuse de nommer et qui semble tapie dans un coin de la pièce, comme un monstre à l’affut ? Sophie soupire beaucoup, intranquille. Elle soupire d’angoisse. Je connais ce genre de soupirs. Ce genre de soupirs qu’on fait quand on voit notre vie basculer du jour au lendemain et qu’on croit être dans un cauchemar. Ce genre de soupirs qu’on fait, par exemple, quand on attend aux urgences le médecin qui doit nous dire ce qu’il est advenu d’un proche accidenté. Sophie nous demande pourquoi la France traite ainsi les étrangers alors que les Français sont bien traités partout dans le monde. Elle se tord les mains. « Je ne peux pas partir. Si on me renvoie, je mourrai de honte. » Je voudrais lui dire que c’est moi qui vais mourir de honte.

 

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Enfin le policier frappe à la porte. Sophie doit retourner à sa cellule. Elle pleure. Assez naturellement, nous la serrons dans nos bras. Je serre une étrangère dans mes bras, assez naturellement. Ça aussi, ça m’était complètement étranger.

On sort un peu secouées, mais on va manger dans un petit resto sympa en causant. Il fait beau. La vie continue. Sophie doit justement passer au tribunal cet après-midi pour savoir si sa rétention est prolongée jusqu’à son expulsion ou si elle est libérée. Pour nous autres bénévoles, assister à ce genre d’audiences est une aubaine, et puis comme maintenant on connaît Sophie, on y va.

Bêtement, je me dis que Sophie ne peut être que libérée. Que ceux qui en jugeront connaissent les mêmes détails de sa vie que nous. Et que s’ils les connaissent, ils ne peuvent pas laisser faire ça.

 

Et c’est reparti pour la voiture, la journée splendide, le soleil, les gens qui vont manger un morceau dans la rue. On traverse un skate-park sillonné d’ados à roulettes, on parle en riant de nos hommes et de leurs talents sur la rampe. On entre dans un bâtiment moche des années 80, un de ces bâtiments dont c’est justement la mocheté qui les rend attachants, familiers. C’est la cité judiciaire de Rennes. Ses vitres me rappellent le Futuroscope, près de Poitiers où j’ai grandi.

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À l’intérieur, il faut vider nos sacs, passer un portique, prendre un ascenseur interminable. Mais arrivées presque au dernier étage, tout redevient étrangement familier. Les couloirs aux couleurs défraîchies me rappellent ceux de la fac. La sonnerie du téléphone est la même que dans mon ancien boulot. Le bureau de la secrétaire est décoré de cartes postales de villages où j’ai déjà passé des vacances. La dame qui trie la paperasse ressemble à ma mère. Dans le couloir, il y a une fille d’à peu près mon âge, avec les mêmes lunettes que moi, et qui porte des chaussures que j’ai aperçues la veille dans un magasin, que j’ai failli acheter. Elle tient un gros dossier contre sa poitrine avec un air fier et important. Apparemment, c’est un grand moment pour elle. Elle parle d’une voix vive avec un jeune flic de la police aux frontières, rit beaucoup et se touche les cheveux. Je me dis en souriant intérieurement que ces deux-là se plaisent.

Et c’est là, dans ce couloir familier, alors que je retire mon pull parce qu’il fait chaud, que les choses commencent à se décaler bizarrement, à glisser tranquillement vers le délire, vers le cauchemar. Je pense à l’inquiétante étrangeté de Freud, Unheimlich, en Allemand. Cette sensation proche de l’épouvante quand ce que vous avez de plus familier (votre visage, votre mère, votre propre maison) devient étrange, étranger, menaçant.

Cette sensation qui est la base des meilleurs films d’horreur, elle commence à me prendre quand notre guide nous montre une fenêtre en PVC coulissante. Elle nous dit que quelques semaines avant, un jeune homme a essayé de se jeter par là quand il a appris que son amoureuse allait être renvoyée dans son pays. La secrétaire mâche tranquillement son chewing-gum en classant un dossier.

Cette sensation, elle se poursuit quand je vois arriver le petit ami de Sophie, venu assister à l’audience. Il est Français, il ne craint rien, mais il boue de rage contenue et de chagrin. Il n’est pas causant, il semble en vouloir au monde entier, même à nous. Ses yeux sont humides, ses poings sont serrés, les insultes se bousculent derrière ses lèvres quand il regarde les agents de la PAF. Manifestement, il enrage de ne pas pouvoir sortir la femme qu’il aime de sa terrible situation. Le jeune policier parle de ses vacances.

Cette sensation, elle explose quand on m’indique où est Sophie et que je me rends compte que c’est dans la pièce à la porte ouverte derrière la jeune fille à lunettes. Je n’ai pas le droit d’entrer mais je me penche pour faire un signe à Sophie. Une dizaine de personnes sont là, le bout des fesses à peine posé sur leur chaise, dans la même attitude hébétée, avec la même expression de détresse. Dix personnes à soupirer d’angoisse, dix personnes à attendre un médecin pour leur dire si leur proche passera la nuit. Une salle d’attente en réanimation, voilà à quoi cette salle me fait penser. Et devant la salle, sans même prendre la peine de fermer la porte ou de parler tout bas, il y a cette jeune femme vivace à l’enthousiasme insolent, qui flirte avec ce policier nigaud et ses vacances en Crète. Ça me rappelle les docteurs qui font des blagues avec les infirmiers dans les couloirs alors que vous pleurez au chevet d’un ami. A ceci près que les docteurs sont a priori là pour vous sauver de votre mal, pas pour vous l’inoculer. Mais c’est la même insouciance de votre douleur, comme si vous étiez un animal, ou un meuble, ou comme si la douleur leur était devenue aussi commune qu’un paillasson. Professionnalisme oblige. Votre cauchemar, c’est leur quotidien. Pour vous la vie s’arrête, pour eux la vie continue.

Cette sensation, elle s’apaise bizarrement quand je croise la première personne de cette grosse machine dont le visage est dur, fermé, révolté, un peu tragique. Ce visage, qui serait pour moi une source de stress dans un environnement normal, est dans ce cadre absurde d’une logique apaisante. C’est une avocate, et son visage antipathique m’est tout de suite sympathique.

Voilà le juge. Il est si beau dans son costume bien taillé, si jeune, il a un air si libéral, si bienveillant, que j’exulte secrètement en me disant que c’est gagné pour Sophie. On nous fait entrer, Sophie, son ami, les visiteurs, une autre avocate, et la jeune femme à lunettes. Je me rends compte que cette dernière est là pour représenter la Préfecture. Autrement dit, c’est elle qui argumentera pour que Sophie reste enfermée et pour qu’elle soit expulsée. Elle se donne du mal pour ça. Maladroitement, en bafouillant, à grands renforts d’accusations, avec un vocabulaire trop ampoulé et trop officiel pour sa petite stature, elle semble lutter de toutes ses forces comme si sa crédibilité dépendait du malheur de Sophie. Je me dis que ça doit être son premier dossier, son premier réquisitoire, et que ça doit être dur pour cette petite nana de se faire une place dans le monde machiste du travail. Alors elle ne lésine pas, lançant sans un regard pour Sophie, des reproches suspicieux. « Madame X. prétend avoir perdu son passeport. » « Madame X ne met pas du sien pour accélérer son expulsion. » « Nous doutons de la bonne foi de Madame X. » L’avocate défend mollement, mais ses arguments sont tout à fait valables : voilà des semaines que la préfecture laisse croupir Sophie au Centre de Rétention sans faire de démarches pour son expulsion, et ça c’est illégal.

On nous fait sortir le temps que le juge délibère. J’angoisse. Mais toujours, bêtement, je me dis que c’est gagné. La jeune fille à lunettes paraît aussi anxieuse que moi. L’ami de Sophie tourne comme un lion en cage. Parfois il s’arrête, il s’assoit, il serre ses mains ou se prend le front, le souffle court. On dirait qu’il prie. Après une attente interminable, on rerentre.

Mollement, avec un air de s’excuser mais pas trop, avec un air faussement gêné, avec des arguments plutôt bidons, le juge donne raison à la fille à lunettes. Celle-ci a un petit geste de victoire en remballant son précieux dossier. L’avocate range déjà ses affaires. Dans les yeux de Sophie et de son ami, quelque chose s’est écroulé. Alors que tout le monde ici semble pressé de passer à l’affaire suivante, Sophie demande si elle peut parler. Le juge soupire, agacé, habitué. Il sait qu’il ne peut pas refuser, mais il prend le temps de spécifier à Sophie que rien de ce qu’elle pourra dire ne modifiera sa décision. Avec une voix d’outre-tombe, en pleurant, Sophie dit « Je ne peux pas rester enfermée dans ce centre de Rétention et être renvoyée chez moi, j’en mourrai. Je ne pourrai plus manger, j’en mourrai. Je ne vais plus manger, je vais faire la grève de la faim. » Le juge soupire et lui parle avec un air condescendant, comme on parle aux enfants ou aux petits vieux. « C’est bien dommage pour vous, ça ne sert à rien, ça ne fera qu’aggraver les choses, c’est difficile pour tout le monde vous savez. » Je peux entendre les « ma ptite dame » qui se taisent à chaque recoin de ses phrases. Je regarde son costume Hugo Boss. C’est difficile pour tout le monde vous savez.

Et puis ça va vite. Pas le temps de dire aurevoir, après avoir pleuré dans les bras de son homme, Sophie est emmenée. Retour à la cellule du Centre de Rétention. La fille à lunettes s’en va, radieuse. Sa carrière est lancée. L’ami part de son côté, effondré, et au suivant. Je suis sonnée. J’assiste à un ou deux autres cas, chacun d’eux m’horrifie un peu plus. Le gouffre social vertigineux entre les magistrats et les familles, le paternalisme éhonté, le viol, constant, de la vie privée de ces prévenus qui n’ont rien fait. Ici, on remet en doute, sans même prendre la peine de la diplomatie, la bonne foi d’une conjointe qui se dit enceinte. « Oui, ça c’est vous qui le dites... » Là, on pointe sans ménagement, devant une foule d’étrangers, la maladie mentale d’un sans-papiers. « Et Monsieur a un sérieux problème avec l’alcool, en plus. » Au bout d’une heure, on en peut plus, on sort, on rentre à la maison.

Dehors, le soleil est toujours là, impassible. Les skaters skatent, les gens pressés vaquent à leurs occupations. Tout le monde passe devant ce gros bâtiment moche et familier des années 80 sans se demander ce qui se trame à l’intérieur. Je cherche des yeux la fenêtre en PVC tout en haut de l’immeuble. Je pense à la fille à lunettes, puis à Hanna Arendt, à son concept de « banalité du mal ». Je n’ai pas vu de monstres aujourd’hui. Juste des êtres délestés de leur pouvoir de penser au service d’une machine monstrueuse.

Entre bénévoles, on se remet à parler. Ça aussi ça m’était profondément étranger. On a laissé Sophie, on passe à autre chose. Après un long débriefing, il faut faire la conversation sur le temps, les vacances, les enfants, les autres sans-papiers qu’on aide. Dans la voiture, je peine à retrouver l’usage de la parole. On a laissé Sophie. Mais la vie continue.