La chaise pliante

25 mai 2014

Ma mère est une femme

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Parler d’elle. L’idée m’a traversée bien des fois, c’est même l’une de mes obsessions. Nombreux sont les poèmes qui l’ont frôlée timidement, les chapitres de roman qui l’ont avisée, de loin, avant de faire demi-tour en courbant la tête, la queue basse. Mais jamais je ne m’y suis risquée, tant l’entreprise me paraît folle, ou présomptueuse. Comme le nom du dieu des Juifs, le sien devrait être composé de consonnes qu’on ne peut lier sans blasphémer, hors du temple. Hors de son giron. Mon mythe originel. Son ventre rond. Ses seins chauds. Mais plus encore, tout le reste.

 

 

Je me rappelle ces longues heures passées chez le psy à tempêter sur mes rapports houleux avec mon père, pendant mon adolescence difficile. La réponse du docteur, en face de moi, qui n’écoutait que d’une oreille, absorbé par la question qu’il avait envie de poser.

Et votre mère ?

Je restais un instant silencieuse, interloquée par cette question absurde. Ma mère quoi ? Et je reprenais ma diatribe sur la figure paternelle, cette Loi que ma jeune anarchie vomissait. Cette manie qu’ont les psys de rendre la mère responsable de tout…

Mais les psys sont têtus.

Et votre mère ?

La question reprenait, invariablement. Je n’y ai jamais répondu. Aujourd’hui encore, il m’arrive de repenser à cette question, intacte. Et ma mère ? Qu’en ai-je fait, qu’en ai-je gardé ? Je sais si peu de choses d’elle.

 

Quand je pense à elle, je pense d’abord à une femme. Je pense cette phrase bizarre, texto, « ma mère est une femme ». Sotte et molle évidence au premier coup d'oeil. Ça peut poser question, me direz-vous, en cette heure de révolution des genres… mais je crois qu’en 1984, toutes les mères étaient des femmes. Pourtant, en bonne adepte de Judith Butler, je pense profondément que « la vérité intérieure du genre est une fabrication ». En d’autres termes, quand je me regarde dans le miroir, je ne vois pas à proprement parler une femme, mais un être humain doté de caractéristiques physiques variées parmi lesquelles les attributs sexuels ne sont pas plus signifiants que mes cheveux blonds ou ma peau blanche. Qu’est-ce qu’une femme ? La question reste en suspens en moi, et je ne me sens jamais femme que quand on me rappelle cette différence comme une infirmité qui devrait me faire taire ou baisser les yeux. Qu’est-ce qu’une femme ? Qui est ma mère ?

Je sais si peu de choses d’elle.

 

J’ai entendu fascinée ma tante raconter avec des yeux brillants d’admiration comment, petite, cette femme qui m’a donné le jour modelait des corps et des figures dans la terre glaise du jardin. Ma mère est une artiste. Autodidacte, humble, elle n’a jamais eu la prétention de l’être. Elle a longtemps étouffé ce talent, cette foi d’artiste qui sommeillait en elle pour remplir son rôle de femme, son rôle d’épouse et de mère. Mais le feu sacré en elle a perduré avec obstination et s’acharne encore à faire de sa main l’exécutrice sincère et dévote d’une beauté supérieure. Ma mère peint, dessine, bricole. Et personne ne lui a dit de le faire, personne lui a appris à le faire, personne ne lui a même suggéré que c’était bien de le faire.

 

Ma mère est l’une des personnes les plus intelligentes qu’il m’ait été donné de connaître. Si intelligente que son institutrice est venu supplier sa propre mère de la laisser continuer ses études jusqu’au bac. Dans son milieu défavorisé, c’était alors une perte de temps et d’argent. Ma mère se déprécie en tout, mais elle excelle en tout. Sans sa grande phobie des maths, qu’elle tient d’un professeur qui la battait, je suis certaine qu’elle aurait pu faire une excellente scientifique.

 

Ma mère est une philosophe. Petite, je me rappelle de nombreux instants de grâce, seule avec elle dans la cuisine. Assise à table à dessiner pendant qu’elle cuisinait, je l’écoutais disserter sur la vie et la mort, sur la foi, sur l’espoir, sur l’amour. J’avais 4 ans à tout casser, et ma mère prenait le temps de débattre avec moi de ces nobles sujets car elle estimait à juste titre qu’un enfant comprend tout. Elle m’a appris la vie, elle m’a appris tout ce que je sais, elle m’a tout appris. Elle m’a appris à penser, à concevoir, à juger, à imaginer, à lire et à écrire. Je lui dois chacun de mes mots, chacun de mes raisonnements, chacune de mes métaphores, chacun de mes poèmes.

 

Ma mère aime le jardin, la nature. Elle réanime d’ailleurs une à une toutes les plantes que ma main désastreusement non-verte a fait mourir. Je l’ai vue redonner vie à un ficus dont il ne restait plus qu’une feuille (jaune). Je l’avais déposé chez mes parents pour qu’ils l’emmènent à la déchetterie. Quelques semaines plus tard, je l’y ai retrouvé plus feuillu qu’un sempervirent de la forêt amazonienne.

 

Ma mère aime Colette, elle aime les somptueux textes de Colette sur le jardin et sur sa mère Sido. Je me suis souvent demandé d’où elle tenait ça, elle qui était née dans une famille ouvrière de la ville, sans affection, maltraitée et négligée par sa propre mère. Quand je remonte dans sa généalogie, je retrouve une femme du nom d’Augustine Thomassin. C’est mon arrière-arrière-grand-mère. Augustine était sage-femme, et les sages-femmes, en 1872, ne faisaient pas qu’accoucher les femmes : elles veillaient les malades, fermaient les yeux des morts, et soignaient le village grâce à leur science des plantes médicinales. Le sages-femmes étaient les héritières de ces chamanes qui furent brûlées par milliers pour sorcellerie ou hérésie quelques siècles en amont. Il est dit qu’Augustine s’était fait prendre en grippe par son institutrice à force de reprendre ses fautes. Qu’elle était tenue en haute estime par tous les médecins qui l’ont côtoyée. Qu’elle faisait chauffer dans un couvercle de boîte à cirage, sur sa cuisinière, l’urine des femmes enceintes pour déceler les flocons d’albumine annonciateurs d’éclampsie et sauver mères et enfants de ces crises qui les tuaient par centaines. Qu’elle gardait dans son grenier, comme un trésor, de la digitale, des queues de cerises, des fleurs pectorales, des troches de guimauve qu’elle donnait à mâcher aux bébés pour soulager leurs gencives. Qu’elle a sauvé son bébé atteint du tétanos en lui faisant boire des décoctions de fleurs de pavot et en le réanimant autant de fois que nécessaire, chaque fois qu’il cessait de respirer, inventant ainsi avant l’heure la façon dont on soigne aujourd’hui ceux qui sont atteints de ce mal : anesthésie et assistance respiratoire. En lisant ces histoires, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est de là que vient ma mère. Son intelligence. Sa magie. C’est là mon héritage, mon héritage proprement féminin, et cette idée me transporte de joie.

 

Ma mère est une femme, physiquement. Ses jointures sont fines, ses doigts longs, ses articulations sont dignes d’une princesse arabe. Elle croise les jambes, entortille ses cheveux timidement, sa voix est douce et ne s’impose pas. Pourtant, je l’ai entendu maintes fois railler la futilité et la servilité des femmes coquettes. « Celle-là, avec ses ongles longs, elle ne doit pas pouvoir faire grand-chose ! », « la pauvre, on aurait dit un clown, un vrai pot de peinture ! », « elle doit avoir bien peu d’estime d’elle-même, pour minauder comme ça ! ». Les pieds de ma mère ne supportent aucune chaussure qui les comprime, encore moins les talons. Elle porte toujours des sandales en été, pour que ses orteils puissent s’étaler sur le sol et lui donner un appui solide, choisit des vêtements qui la laissent libre de tout mouvement. Ma mère est libre.

 

Ma mère est une libre-penseuse. Elle a bâti ses convictions sans influences, sans professeurs, elle n’a jamais eu les idées de son mari, encore moins celles de ses parents. Sa philosophie est étonnante, anticonformiste. Mystique un peu hippie, décroissante citant Gandhi dans le texte, elle a failli devenir bouddhiste. Au moment de se rendre au temple, elle a été rebutée, encore une fois, par le dogmatisme qui semble l’avoir toujours conduite à n’épouser aucune idéologie. Mais ma mère est aussi une cartésienne opiniâtre, qui ne manque pas une occasion de se moquer des superstitieux, et revendique à grands cris le droit à des preuves tangibles avant d’adhérer à une opinion quelle qu’elle soit. Et ma mère est encore une fervente défenseuse des valeurs judéo-chrétiennes, qu’elle a à un tel point intégrées qu’il est difficile de lui faire concevoir que certaines personnes ou sociétés puissent ne pas vivre dans l’amour de leur prochain. À tel point aussi qu’enfant, je me figurais qu’elle connaissait le Christ personnellement.

 

Ma mère est une femme. Parce qu’elle est belle, parce qu’elle est intelligente, parce qu’elle est libre. Et parce qu’elle est forte. Sous ses airs fragiles, ma mère est la personne la plus forte que je connaisse. Bien sûr que c’est elle qui porte la culotte. Mon père a beau tempêter de sa grosse voix ou être déraisonnable. Ma mère est douce, mais elle est doucement acharnée. Et cet homme, exaspéré par cette femme qui le pique sans cesse comme un taon pique l’arrière-train d’une vache, se rebelle et rue, mais finit toujours par obtempérer. Et cet homme est fou d’amour pour elle.

Comme je le comprends… qui ne le serait pas ?

 

Moi-même, j’ai toujours été folle d’amour pour ma mère. Souvent je l’ai soupçonnée de ne pas m’aimer autant que je l’aime. C’est une horrible chose à dire ça à sa mère, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, j’ai compris que je lui dois tout, et qu’elle m’a tout donné, sans mesquinerie, sans limitations, sans compter. Et j’ai encore tout à apprendre d’elle, même si je n’ose pas le lui dire. Parfois, je n’ose même pas la toucher. Son corps m’est interdit depuis des années, une citadelle imprenable. On n’est pas tactiles, dans la famille. Et on ne se répand pas non plus en « je t’aime » larmoyants.

 

Alors je repense à cette réponse qu’elle me fait tous les ans depuis que je suis en âge de lui offrir des cadeaux, à ma question « tu veux quoi pour la fête des mères ? » : « Je voudrais que tu m’écrives un poème. » Adolescente, je levais les yeux au ciel en soufflant bruyamment, ingrate petite chose insignifiante. Mon « art » n’était pas à vendre, la Poésie avait d’autres préoccupations que l’amour filial et petit-bourgeois de ce jour de mai, vois-tu...

J’ai mis du temps à comprendre que mon « art » te devait tout et que tu étais sans doute le sujet, l’objet le plus noble qu’il lui serait donné d’approcher. Bonne fête, maman.

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09 avril 2014

Teotihuacán

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 On célèbre les grands actes, les grands hommes, les grands chamboulements, les grandes œuvres. On commémore les fléaux, les exodes, les révolutions, les guerres, les conquêtes, les génocides. On ne tarit pas de livres sur les cathédrales, les temples, les pyramides et les fusées.

 

Comme si tout cela avait importé à qui que ce soit, vraiment. Comme si au cœur de la guerre la plus sanglante qui soit, dans la pluie de machettes, au milieu des gravats et des tirs de snipers de Sarajevo, de Kiev ou de Homs, la marche des peuples, la civilisation importaient à quelqu’un. Comme s’il existait autre chose que l’angoisse de perdre un être en particulier. Celui-là même qui désintéresse le monde entier quand on décompte les victimes. Celui dont le prénom ne dit rien aux autres, mais qui pour vous signifie tout.

 

Que de longs discours sur les vieilles pierres, les vestiges, le « patrimoine » culturel, mondial, de l’humanité. Le véritable et seul patrimoine de l’humanité est pourtant constitué de chair et d’âme, de milliards de vies humaines que l’Histoire a broyées au nom de la civilisation. Dans un monde où on condamne plus durement celui qui brûle une toile de maître que celui qui a rasé de la carte Hiroshima.

 

 

C’est quelque chose qu’on comprend physiquement, quand on devient mère, brutalement connectée à toutes les mères du monde. Enfin, moi je l’ai ressenti. Que soudain, la grande bibliothèque d’Alexandrie pouvait bien brûler tant que cet être périssable, cette machinerie d’intestins et d’enzymes gargouillante, avec ses dix petits doigts de pieds, survivait en bonne santé.

 

Une œuvre d’art, un monument, que cette chose vagissante. Patrimoine de l’humanité.

 

C’est quelque chose qu’on comprend aussi par la pratique quand on tombe vraiment, profondément, éperdument amoureux. Que certaines personnes devraient être classées à l’UNESCO.

C’est quelque chose que j’ai compris en te découvrant, plus ébahie qu’à Teotihuacán.

 

Comme un président de la République qui chevrote un discours au Panthéon, je me vois aujourd’hui contrainte de prononcer l’éloge funèbre de notre histoire. Ta maladie, ma maladie, la réaction chimique létale de notre solution acide, ont eu raison d’elle. Rien de tout cela pourtant, n’aura raison de mon amour pour toi. Cela, je fais mieux que le jurer : je le sais.

Ton être a la grâce inexplicable et vibratoire des chefs d’œuvre, la sombre gravité des sanctuaires. Ton rire a une harmonie plus complexe que toutes les symphonies, ton geste vaut en efficacité tous les ballets et toutes les tarentelles.

À mes yeux, disent-ils. Parce que je t’aime, disent-ils. Je sais que c’est faux, je sais qu’ils sont aveugles, les pauvres. Car l’amour rend voyant, j’en ai toujours eu l’intime conviction, et tu n’as fait que me le confirmer.

Quand on me dit que tu es bête ou méchant, je lève les yeux au ciel en adressant - qui sait ?, à un hypothétique dieu, ou à la femme qui t’a donné le jour, « Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils disent ».

 

Je prononce aujourd’hui l’éloge funèbre de notre histoire, et je supplie le sort de ne jamais avoir à prononcer celle de ta personne, comme je le crains parfois à la vue de tes excès. Si ce jour arrive, je sais que je ne pourrai que regretter chaque seconde que je n’ai pas passée à tes côtés. Comme la vie est étrange, qui vous donne une âme sœur pour mieux vous scinder en deux comme on arracherait des frères siamois l’un de l’autre.

Tu me dis que de l’amour à la haine il n’y a qu’un pas. Et je suis sûre que de l’extérieur les gens résument notre histoire à un jeu de bourreau et de victime, chacun de nous deux changeant de rôle selon les périodes ou les points de vue. Tout est mesquinerie, tout est passable et provisoire, à leurs yeux. Parce qu’ils sont aveugles. Moi je ne vois aucune péripétie, aucun volte-face, aucune vague, aucune ride à la surface de cette immense mer qu’est mon amour pour toi. Paisible, posé, éternel. Comme Teotihuacán.

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22 février 2013

Le féminisme pour les nuls

Le féminisme pour les nuls

Petite vulgarisation vulgaire et joyeuse d'un mouvement de libération

 

Bon, ça fait plusieurs fois que l'idée et l'envie me prennent (sauvagement) de faire un topo à la con sur le féminisme. Comme j'ai commencé à m'insurger contre les différences faites entre les sexes à peu près en classe de CE1, j'ai une tendance à penser que j'enfonce des portes ouvertes quand j'évoque le sujet, mais je me rends compte presque à chaque fois que non, peu de gens finalement savent de quoi il s'agit, et c'est presque automatique : quand on prononce le mot féminisme, les clichés et les amalgammes fusent. Ce texte est absolument sans prétention, il n'entend pas révolutionner le féminisme, (car) je ne vous y exposerai pas mes propres théories sur le sujet, et tout ce que je m'apprête à dire ici a déjà été dit watmille fois en watmille fois mieux dans watmille livres. C'est juste un pti truc schématique, écrit à l'arrache et en qq heures, juste pour mes amis que j'aime.

Je dédie donc ce texte à mes ami(e)s qui pensent que le féminisme est dépassé, qu'il a largement rempli son rôle. À ceux qui croient que le féminisme est un mouvement anti-hommes ; à ceux qui croient que le féminisme est un truc de gonzesses ; à ceux qui sont persuadés qu'une féministe est un être hirsute et poilu qui se coupe un sein et travaille à l'avènement la reproduction asexuée ; à ceux qui me brament que le féminisme est le machisme à l'envers ; à ceux qui me demandent par sms à 9h du mat si je pense que le féminisme est l'échec de l'humanisme ; à ceux qui me citent Soral selon qui le féminisme est une création bourgeoise et la féministe l'idiote utile du capitalisme ; à celles qui se défendent d'être féministe avec un grand sourire moqueur et vaguement effrayé, et le ton exact d'un mec qui lance « hého chui pas PD ! ».

 

Il ne fait pas bon être féministe en ce moment, on dirait. Pas seulement pasque notre vieux pays croulant et criseux se radicalise de tous côtés et semble notamment se faire un devoir de devenir de plus en plus réactionnaire. Pas non plus seulement parce que notre génération, comme toutes les générations, se construit en opposition avec celle de ses parents soixante-huitards et oublie, dans le bonheur du maternage décroissant et la haine du capitalisme, les révolutions qu'ont menées à bien nos mères depuis des siècles au prix de leur fierté, de leur place sociale, et parfois de leur vie. Mais peut-être parce qu'aujourd'hui, se dire féministe, c'est avouer un échec, constater une faille. Dire « je suis féministe », c'est dire « je ne suis pas (encore) l'égale des hommes, je ne suis pas reconnue comme telle ». Et reconnaître que ceux qu'on aime, nos amoureux, nos frères, nos pères, nos potaux, notre crew, ne nous traitent pas en égales, ou ne nous estiment pas en égales, c'est dur. Je crois qu'il y a une part de ça dans le non-féminisme de mes amies. L'idée qu'on se martèle que tout va très bien madame la marquise, qu'on est libérées, qu'on a besoin de personne, et qu'on se tape des bonnes barres entre couillus quand on veut d'abord. Sauf qu'à mon humble avis, c'est totalement faux. Ou pas complètement vrai, si vous préférez les litotes. Bref, ce n'est pas le sujet, j'ai dit que je n'exposais pas mes idées.

 

DONC, ya un truc que j'aime bien faire, quand je parle du féminisme, c'est le comparer de façon extrêêêêmement simpliste aux luttes pour les droits des afro-américains, ou de la lutte antiraciste en général. Dans les deux cas, il s'agit de la lutte d'une « minorité » (extrêmement relative) pour l'égalité des doits. La similitude s'arrête là, sans doute. Mais j'aime bien comparer, ça remet souvent les pendules à l'heure.

Exemple : Orelsan lance une petite chanson taquine sur une jeune fille qui lui a apparemment brisé le cœur, ou cassé le couilles, je ne sais. Esclandre ! Des associations de chiennes de garde s'émeuvent, Ségolène Royal (Canin) s'en mêle, et c'est la censure, le boycott. On ne comprend pas l'humour chez les femmes (d'ailleurs c'est Cavanna qui le dit lui-même, « l'humour est masculin », je savais pas que ces choses-là avaient un sexe, ptet qu'on pourrait dire que les micro-ondes sont féminins et que les pneus ou un problème d'identité transgenre, mais bon si Cavanna le dit...). Après tout ça n'était que deux ou trois petites blagues bon enfant et un poil provocatrices. Petit extrait (au pif) :

« Je déteste les petites putes genre paris hilton
des meufs qui sucent des queues de la taille de lexington.
t'es juste bonne à te faire péter le rectum,
même si tu disais des trucs intelligents t'aurais l'air conne. »

« J vais te mettre en cloque (sale pute)
Et t'avorter à l'opinel
J'veux qu'tu pleures tous les soirs quand tu t'endors
Parce que t'es du même accabit que la pute qu'a ouvert la boite de pandore »

petit bonus d'une autre, pasque je l'aime beaucoup :

« Et le lendemain matin, elles en redemandent, se mettent à trépigner
(Mais ferme ta gueule) ou tu vas t'faire marie-trintigner »

Bien. Maintenant, opérons un petit transfert avec ma super-technique de l'association simpliste. Ca pourrait donner un truc genre :

« j'déteste les sales nègres à la Roselmack

qui tapent sur des tam-tam et baisent comme des macaques

t'es juste bon à t'faire fouetter, va cueillir du coton

même si tu disais des trucs intelligents t'aurais l'air con.

J'vais t'lyncher te cramer (sale nègre)

et te pendre comme un goret (désolée chui pas méga-inspirée j'avoue)

j'veux baiser ta femme gratos pendant qu'tu bosses pour moi

pasque t'es du même acabit qu'l'abruti d'Banania.

Et avoue t'adore ça, vl'a ma pompe viens la cirer

(Mais ferme ta gueule) ou tu vas t'faire James-Anderson-Craiguiser. »

 

Voilà, c'est beau non ? Vous remarquerez le soucis des rimes, quand même. Comment ça, ça a déjà été fait ? Par Légion 88 ? Ah bon. Et ils sont censurés ? Oui ? Ah bon. Qu'on s'entende bien, je ne suis pas pour la censure. À titre personnel, je suis pour que les néonazis puissent chanter au monde entier qu'il faut faire du savon avec la peau des enfants juifs si ça leur plaît. Je parle juste de cohérence. Est-ce qu'une société qui censure des propos de violence raciale peut accepter les propos de violence sexiste. Juste une question, comme ça. Est-ce cohérent de casser du nazillon et de cramer du skinhead au moindre mot de travers et de considérer les paroles d'Orelsan comme une petite blague potache. Juste une question, que je me pose. Vous y répondrez par vous-mêmes. Moi-même, je n'y ai pas encore répondu. Voilà à quoi sert ma super technique du transfert simpliste femme-noir (ou pute-nègre comme vous préférez). Juste à poser des questions. De la même façon, je peux m'interroger de la sorte : pourquoi mon ami militant pour les sans-papiers, les roms, la non-stigmatisation des musulmans, et qui a sa carte aux Black Panthers alors qu'il n'est qu'un petit poitevin à la face de craie né à Pouzioux-la-Jarrie me répond quand je lui parle de féminisme : « ça m'intéresse pas, je suis pas une femme » ? Serait-il un juif-noir-gitan à l'intérieur de lui ? On m'aurait menti ?

 

Donc revenons à nos moutons féministes. Si on compare l'antiracisme et le féminisme, on remarque qu'ils ont tout de même une certaine différence : la justesse du choix du terme employé pour les définir chacun. Féminisme. Ce serait comme dire noirisme. C'est pas méga-opportun. Peut-être que si on parlait d'antisexisme au lieu de parler de féminisme, il serait moins confondu avec une lutte anti-mâle. Remarquez, personne n'a jamais accusé les indianistes de haïr l'homme non-amérindien à cause de leur nom, ni aux zapatistes d'être contre toute personne ne portant pas de sombrero ou ne pratiquant pas le cirque... Et yen a bien qui confondent aujourd'hui antiracisme et racisme anti-blanc, alors... Faut dire que le terme n'a jamais été choisi par des féministes, mais inventé par des lords de la fin du XIXème siècle qui critiquaient ces hystériques ayant pour loufoque prétention de vouloir être traitées en égales de l'homme. C'est un peu comme si les Black Panthers avaient reçu leur nom de Le Pen. Je sais pas pourquoi, je suis prête à parier que leur nom auraient eu plus à voir avec les primates qu'avec les félins...

Si on opère des rapprochements (et pour répondre notre ami DearJohn Dear), on pourrait donc dire qu'il existe un racisme ordinaire, tout comme il existe un machisme ordinaire. J'suis pas raciste mais j'aime pas trop les noirs. J'suis pas macho mais c'est ma femme qui fait la vaisselle. Que les fous furieux façon KKK se retrouvent chez nos amis les « masculinistes » ou chez ces charmants misogynes autour de nous qui n'ont pas peur de clamer la supériorité du genre masculin un peu partout, même à la télé (et ça, ça passe toujours...). Je viens de chercher sur google pour trouver un terme pour le contraire de machisme. Premier résultat, bingo : féminisme... Donc comme le terme en lui-même n'existe pas au sens familier, peut-être parce que très rares sont les cas recensés d'un tel mode de pensée, il faudrait parler de misandrie, ou un truc du genre. En fait, ce terme existe bien, et il est très aimé des masculinistes, tout comme les fachos adorent parler de racisme anti-blanc.

 

Bref, l'antiracisme et le féminisme ont de nombreux points communs, et notamment l'immense éventail de nuances qu'ils possèdent. Car aussi vrai qu'il y a un gouffre entre « touche pas à mon pote » et the Nation of Islam, il y a des kilomètres de dénivelé entre la féministe docile façon Betty Friedan et une Gouine Rouge. Car avant de parler de « féminisme » comme d'un outil ou d'une supercherie, comme le fait Soral quand il avance par exemple que le féminisme est bourgeois (sans déconner il est né, comme toutes les théories humanistes, dans un univers confortable et érudit et pas dans un monde analphabète, exploité ou baillonné, dans un bordel ou dans un champ de coton ? Merde alors, et moi qui croyais que Marx avait du cambouis sous les ongles et que Voltaire faisait les trois huit...), il faut savoir de quoi on parle. Le féminisme, quel féminisme ?

 

Je vais essayer de vous retracer quelques uns de ses mouvements dans les grandes lignes, de façon toujours extrêmement simpliste, vu que vous êtes des crétins de phallocrates lobotomisés par l'élite masculiniste. Il ne s'agit pas de choisir son camp. Il s'agit de se rafraîchir au bon air du savoir et de se construire une opinion propre en faisant son marché chez les grandes penseuses et les grands penseurs qui ont marqué l'histoire du féminisme. C'est ce qu'il y a de bien dans les mouvements sans parti : on est pas obligés d'adhérer à tout.

 

Au commencement il y avait... Beauvoir. Et non, buuuup, mauvaise réponse !

Ça commence bien avant, et même sans doute bien avant bien avant, mais il fut une époque ou la femme était trop occupée à pondre ou à récurer pour apprendre à lire et à écrire ou avoir le temps d'avoir une opinion et de l'exprimer, et aussi une époque où on brûlait assez rapidement toute femme aux idées divergentes. Donc pas de trace d'un féminisme (du moins féminin, car nombreux sont les écrivains mâles qui prirent parti de près ou de loin (plus souvent de loin quand même) pour la condition féminine depuis qu'on sait écrire). Bon je vais pas vous retracer l'histoire du féminisme hein, Olympe de Gouges et tout le tralala, ya wikipédia pour ça.

Ce qui m'intéresse, c'est les grandes lignes, et surtout ce qu'il en est aujourd'hui.

 

En gros, d'abord un féminisme social, égalitaire, si je puis dire. Libéral, je crois qu'ils appellent ça, mais l'avenir qu'a connu ce terme me le rend un poil répugnant. Celui qui, et ce dès 1789, poussa les femmes à réclamer les droits civiques dont jouissaient les hommes. Il y a celles qui font ça façon lutte des classes, comme une revendication en mode sans-culottes, communardes ou communistes. Et celles qui ne s'empêchent pas d'être de droite quand même. L'égalité pour les femmes mais pas pour les pauvres, faudrait voir à pas exagérer.

Le droit de vote, d'abord, évidemment. Et ce fut plus long et pénible qu'on l'imagine, avec les suffragettes et tout le taintoin : en réalité, dès la Révolution Française, dès l'avènement du droit de vote en tant que tel, certaines ont l'impudence de le demander pour les femmes. Du coup on leur coupe la tête, normal. Faut pas être fute-fute pour pas savoir que le Français, c'est un peu un gosse : paraît qu'il faut qu'un môme goûte 4 fois un plat avant de l'aimer. Bah le droit de vote des femmes, c'est comme les épinards : il a fallu presque deux siècles pour que ces messieurs se fassent à l'idée. Droit de vote, droit à l'éducation, droit à la liberté, à la liberté de travailler, de percevoir son propre salaire, d'entreprendre, d'ouvrir un compte en banque, de choisir un mari librement (ou de ne pas se marier), de présider à son propre destin... (et pourquoi pas cent balles et un mars ?) Le fondamental, en gros mais si on y regarde bien aujourd'hui, c'est pas encore gagné-gagné.

 

Puis ya la « new wave » du féminisme. Le leitmotiv ? Au-delà de la lutte des classes socialistes, au-delà de la revendication sociale, on ne peut modifier la condition féminine sans toucher à la sphère privée : et c'est parti pour le droit à la contraception, au contrôle des naissances, à la dénonciation des violences faites aux femmes, à la condamnation du viol (on aura tout vu). Puis soulignement des mécanismes pernicieux du patriarcat. Du poids des représentations médiatiques. Des discours déviants, du machisme inconscient... du non-dit, des sous-entendus et des schémas ancestraux.

C'est là, ici-même, que s'amorce la réelle pente glissante. Car la new wave féministe touche aux rapports hommes-femmes dans tout ce qu'ils ont de plus intime. Et d'inquantifiable. Il y a des extrapolations, des exagérations. Ou bien on taxe la moindre remarque d'exagération. C'est là que devenir féministe devient une maladie honteuse. Et c'est sans doute là que commence le courage ou du moins l'engagement d'être féministe. Et la difficulté à faire avancer les choses...

 

À partir de ce moment où les femmes ont conquis le droit et le temps de se penser elles-mêmes, elles se sont mises à se chamailler sur des questions philosophiques. Ne nous plaignons pas. C'est le luxe de l'Homme libre.

Il y a eu Beauvoir, immense, Beauvoir. La lecture du Deuxième sexe, caviar qui ne vieillit pas, devrait être obligatoire dès la sixième. Pourquoi nous mâche-t-on les tympans à coup d'abolition de l'esclavage et de Résistance Française et ne nous parle-t-on jamais, à l'école, de la lutte pour les droits des femmes ? Beauvoir : Toute l'histoire des femmes fut placée sous le joug de l'homme. À cause d'un déterminisme purement éducatif et social, les femmes sont passives, les hommes cruels, les deux sont coupables, et les deux changeront la donne ensemble. Ô surprise, la sexualité féminine existe, bien qu'inexplorée par les deux partis (dieu que cette schématisation de cette immense œuvre est laide et réductrice).

 

Partant de ce qui pourrait nous sembler de l'enfonçage de portes ouvertes mais qui fit un scandale tonitruant à l'époque (ya pas si longtemps que ça), les cerveaux féministes (et non féminins exclusivement, puisque la plupart des grands penseurs de la seconde moitié du XXe siècle, Deleuze, Derrida, Bourdieu, etc. se sont penchés sur le sujet) se sont mis à tisser un réseau de conséquences cérébrales...

 

Il y a les essentialistes : les femmes doivent avoir les mêmes droits que les hommes mais sont fondamentalement, de nature, différentes. Réformer la société, c'est la réformer en douceur, par la législation. Et sur la forme, pas sur le fond. Le féminisme est une question de droit concret, pas d'existentialisme. Un féminisme à la Kosciusko-Morizet, en somme.

 

Les différentialistes ont un peu la même conception du truc, à la base, mais n'en font pas la même chose. Les hommes et les femmes sont différents. Vouloir gommer cette différence, c'est jouer le jeu des phallocrates qui estiment que seules les caractéristiques mâles sont positives. En somme, lutter pour le droit des femmes, c'est imposer cette différence comme un droit et même l'affirmer comme une valeur égale aux vertus viriles.

 

À l'opposé, il y a les matérialistes, qui estiment que la lutte contre le patriarcat doit se faire conjointement à celle contre le capitalisme. Pas après. En même temps. La lutte féministe est une lutte politique, en acte, pas seulement en législation mais en révolution. Certaines vont même jusqu'à prôner le séparatisme des sexes. Le genre est une création née de l'éducation. « On ne naît pas femme, on le devient. » Cette problématique va être fouillée, poussée jusque dans ses retranchements. Qu'est-ce qui fait un homme ? Une femme ? Une sexualité ? Ça vous paraît évident ? Je ne saurai que vous conseiller (vous supplier ?) de lire Judith Butler et consorts. C'est parmi les matérialistes que sont nées ces féministes poilues et hystériques de l'image d'épinal. Mais on ne peut résumer ce mouvement à des amazones lesbiennes pleine de haine pour le genre masculin.

 

Dans la même idée du genre comme un concept construit, mais aux antipodes sur la question de la sexualité, on trouve les féministes pro-sexe. Non seulement la pornographie, la prostitution et la sexualité en général ne sont pas des outils d'asservissement ou de dégradation de la femme, mais, au contraire, elles sont des armes. La posture puritaine du féminisme classique, qui fait du commerce du sexe un crime et de la femme sa victime est fustigée comme une vision inconsciemment machiste d'une sexualité féminine soi-disant plus fragile, moins désirante, et plus soumise à des règles morales.

 

 

Au milieu de tout ça, on peut placer nos « stars » du féminisme, et l'on s'aperçoit vite qu'elles n'adhèrent à aucun courant en particulier, ou qu'elles adhèrent à plusieurs à la fois : comme E. Badinter qui oscille sur la question du genre entre un différentialisme mou et un matérialisme tiède. Alonso, qui donne du matérialisme radical son image la plus crétine et dont le caractère politiquement correct s'accorde mal avec l'engagement radical du mouvement des débuts. Ou Despentes qui sait garder le bon du matérialisme en allant tout au bout de la logique pro-sexe.

 

Voilà, c'est là que s'arrête mon féminisme à l'usage des nuls. Il y aurait encore tant à dire... Mais je n'ai pas le temps ni les compétences pour le faire de façon exhaustive. J'espère juste que ce résumé grossier, que cette vulgarisation vulgaire et incomplète vous aura au moins donné envie d'en savoir plus. Car avant de parler des féministes et du féminisme, avant de me crier, ô ma sœur, ton « je ne suis pas féministe », avant de me rétorquer, ô, mon frère, que ce n'est pas ton problème, lisez ! Lisez lisez lisez. Woolf, Beauvoir, Kristeva, Badinter, Despentes, Butler, Deleuze, Bourdieu, Irigaray, Preciado, W. Delorme, Guillaumin, Alonso même s'il le faut... Lisez, car on ne vous apprendra pas ça à l'école... ni dans une discussion alcoolisée de fin de soirée.

 

 

 

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21 novembre 2012

Contresens 3 : De la beauté comme capital(e)

 

Your daddy's rich
And your mamma's good lookin'
So hush little baby
Don't you cry

Gershwin, Summertime

 

Beauty is truth, truth beauty, - that is all

ye know on earth, and all ye need to know.

John Keats

 

Moins vous êtes, plus vous avez... Ainsi, toutes les passions et toutes les activités sont englouties dans la cupidité.

Karl Marx


 

On va la jouer in medias res.

« Les manouches, on devrait les déporter dans des camps d'extermination », lance Leslie (nom volontairement non modifié) entre deux bouchées de parmentier de canard en barquette micro-ondable made in Fleury Mérochon.

_Comment ? s'étouffe Émilie, un bout de son sandwich œufs-mayo sur le coin de la lèvre inférieure, tandis que je relève la tête avec un sourire victorieux en me disant qu'une collègue a ENFIN le même sens de l'humour que moi.

Mais la consternation gagne le self de la prestigieuse-entreprise-de-mots-croisés-dans-laquelle-je-travaille en même temps que la fascination prend possession de mon être : Leslie ne blague pas. Elle a le même air catégorique et paisible que quand elle déclare que les meurtriers sont méchants, que les cougars sont vieilles, ou que le chocolat, c'est bon. Car, remettons les choses à leur place, Leslie n'a pas la tête rasée, elle n'a aucune croix gammée tatouée sur le front, elle ne porte ni bombers ni rangers, elle ne vote même pas Le Pen. Leslie n'est pas l'antéchrist, mais tout simplement une personne capable de dire avec un air transcendé et incrédule que « c'est dingue, quand je mange des choux-fleurs, ben j'ai l'impression que ça me donne des gaz », et le tout d'une voix suraiguë qui, je vous l'assure, n'a rien à envier à la crécelle que pourrait décrire mon marseillisme d'écrivain à sensation. Quelque chose entre le timbre de la minute blonde et le cri du Cardinal rouge de Virginie. Bref, si je ne me permettrai jamais de dire que Leslie est d'une stupidité inconcevable, disons plutôt que si elle n'est pas bête, elle fait remarquablement bien semblant. Je suis sous le charme. Je n'arrive plus à détacher mes yeux de cette jeune femme. Je me sens comme quelque botaniste devant une plante d'Amazonie inconnue, comme Diane Fossey devant une nouvelle espèce de primates.

Pourquoi, ô, pourquoi, vous insurgez-vous alors (sisi, je vous entends), pourquoi personne, autour de la table en formica 16 places, ne remet à sa place cet être capable de proférer de telles obscénités, quand elle ajoute avec son air tranquille et fort pragmatique que « les enfants aussi, oui, surtout les enfants, comme ça ils auront pas le temps de voler quoi que ce soit, au moins » ? Pas même moi, pourfendeuse des injustes, zorro des causes perdues, qui ai défendu Klaus Barbie devant toute une classe pendant plus de deux heures juste pour faire chier mon prof de philo, et qui gueule à la moindre occasion, quel que soit le sujet, pour le plaisir de trouver le monde mal fait, la foule abrutie et le jugement humain inéquitable ? Et bien, l'explication tient en 2 chiffres et une lettre : 95 D.

Leslie est ravissante. Un soutien-gorge aussi rempli que son crâne paraît vide, de longs cheveux d'un noir de jais, un petit nez mutin dans un ovale parfait, deux grands yeux palpitants aux longs cils, et une bouche semblable à la pulpe d'une grenade ouverte. Quand elle pose son regard sur les hommes, c'est un peu comme quand vous tournez la clé de contact d'une voiture, automatique : ils émettent un petit rire spasmodique et reniflant aussi pitoyable qu'attendrissant, un petit rire de porcelet ému.

Oui, oui, je vous entend encore, pas la peine de crier comme ça. Et vazy que la beauté n'excuse rien, que, d'ailleurs, la bêtise irradie sur l'apparence extérieure et gâche le spectacle, que la vraie beauté est intérieure et rayonne, que personne n'est laid s'il est une belle personne morale et puis que la beauté physique de toute façon, c'est secondaire. Ben voyons, hein ?

Civilisation hypocrite qui brame à qui veut l'entendre que la beauté ne compte pas, mais qui l'exhibe à la une de tous les magazines, qui ne sait pas faire un film sans elle, qui est en quête perpétuelle de toutes ses formes, qui ne voit que par elle, qui ne vit que par elle, qui n'aspire qu'à elle. Même le balai à chiottes doit y être design, le moindre tampax est pensé pour que son fuselage soit agréable au regard, alors que d'après ce que j'en sais, on peut se fourrer le doigt dans l'oeil, mais le tampax s'introduit à un autre endroit. De la même manière, on nous répète que l'argent ne fait pas le bonheur, tout en sachant pertinemment que dans ce contexte économique, les seules personnes qui ne pensent pas à l'argent, c'est parce qu'elle sont bourrées de fric.

Grâce à Dieu, dans notre société de droite décomplexée, on assume de plus en plus notre futilité et notre cupidité. Oui, on veut des thunes, oui on se fout comme de l'an quarante de celui qui crève de froid en bas, il a qu'à bosser, cet assisté. Oui, sortir avec un gros thon, avec une prognathe à binocles ou un obèse acnéique, c'est la honte, et, pire, c'est manquer à notre devoir le plus élémentaire : celui d'être satisfait à tout prix, de jouir de la vie, d'en profiter un max, de s'en foutre plein les fouilles ou de se les vider le plus possible avant de clamser. Puisque le meilleur nous est dû, puisque nous devons penser à nous, puisque charité bien ordonnée commence par soi-même, puisque l'égoïsme est, la presse féminine nous le martèle chaque mois, la plus grande vertu de notre temps. L'orgasme à chaque rapport sexuel, la viande 100% pur muscle, le 4X4 rutilant, le home cinéma avec écran plasma 52 pouces, les vacances au bout du monde, le beurre et l'argent du beurre au meilleur rapport qualité/prix, ça nous est dû ! Parce que nous sommes des individus et qu'on nous répète que nous avons le droit et le devoir d'être heureux, tout en omettant de préciser que le bonheur doit peut-être moins à l'individu qu'au groupe.

La beauté, comme la vie, est futile, éphémère, illusoire. Mais qu'importe ? Il n'y a qu'elle qui vaille. Mais je m'arrête, de peur qu'on me prenne pour une néo-baba pro-famille certifiée AB, pour une néo-réac à la Soral, ou pour un resucé de Mère Thérésa mâtinée de Christine Boutin. Que ce soit clair, j'aime la clairvoyance décadente de Babylone : a-t-on connu ère plus fascinante, plus touchante, plus humaine que la nôtre ? J'aime passionnément son honnêteté désespérée, son désenchantement charnel, son rire baroque et grinçant, la puanteur qui sourd de ses entrailles impudiquement déballées sur la table. Et, dans un tel monde, la beauté ne vaut rien, mais rien ne vaut la beauté.

 

 

Je ne crois pas me vanter quand je dis que j'ai été une adolescente absolument adorable (physiquement, je précise, sinon je vais me faire poursuivre pour non-révélation de faits délictueux par mes anciens professeurs et ma famille au grand complet). Une liane gracile aux cheveux dorés, aux yeux humides variant de la menthe à l'eau à l'amande amère, aux lèvres framboise formant une petite bouche dodue en forme de cœur. Mes joues étaient pleines, rose pétale, et parfaitement lisses, ce qui ne laissait pas de rendre vertes de jalousie mes camarades accros au biactol. Je me suis vite rendue compte de l'effet que je faisais à la gent masculine, notamment d'un certain âge (les collégiens, omnubilés par la profondeur de bonnet, n'ont jamais su apprécier mon charme acidulé de lolita). Après m'être amusée quelques instants à voir de vieux velus aux respectables calvities s'empourprer devant ma pauvre personne insignifiante et sans expérience, je suis vite passée à autre chose.

Il faut le dire : j'ai été une adolescente adorable, et j'ai pourtant méprisé pendant toutes ces années mes prérogatives de jeune fille en fleurs. Accidentellement d'abord, par indifférence, puisqu'à cette époque, seules deux choses m'intéressaient : Arthur Rimbaud et la drogue. Puis volontairement, parce qu'on m'avait mis dans le crâne l'idée incongrue qu'une femme est l'égale de l'homme, et qu'elle peut donc briller par sa valeur intellectuelle autant que lui. J'ai très vite eu l'intuition que mes qualités esthétiques étaient un obstacle pour me faire entendre. Pour conquérir l'estime du haut de la pyramide, du juge suprême, du patriarche grisonnant qui fait loi, il fallait que je lui ôte celle qu'il m'attachait d'office, et qui faisait écran. Il fallait que je me prive de tout intérêt décoratif pour qu'on n'écoute plus que ma voix, que mes mots. Il fallait que je m'arrange pour qu'on ne regarde plus le contenant, mais le contenu. La part d'énergie qui n'était pas passée à écrire, à forniquer ou à vénérer Kropotkine fut dépensée en efforts surhumains... pour ne plus faire d'efforts. Ne pas céder aux sirènes de la mode, au pouvoir du talon-aiguille, au plaisir du rouge-à-lèvres, à la tentation du gommage intégral, et cultiver le nœud capillaire, l'art du jean à trou, des dents entartrées, du henné carotte, du T-shirt de métal informe, ce ne fut pas toujours une mince affaire. Le traditionnel « mais je t'ai faite jolie, pourquoi t'obstines-tu à t'enlaidir comme ça ? » de ma génitrice m'indique encore que cette étrange manie ne m'a pas complètement quittée.

Mais ce fut peine perdue que tout cela : j'ai compris, à la longue, que si on n'écoute pas les jolies filles, on écoute encore moins les moches. Fine nymphette ou grosse morue, vieille peau ou jolie môme, rien à faire. Pour que ce type d'homme m'écoute un jour, je n'ai qu'une solution : me laisser pousser la bite.

 

 

Car j'ai un avantage indéniable pour parler de beauté : j'ai été une adolescente adorable, mais j'ai surtout eu la chance, ensuite, de devenir un gros thon. Vous le savez déjà, un jeune sioux, deux ans de boulimie et 20 kilos plus tard, et me voici passée du côté obscur de la force. Une étrange magie a alors opéré : peu à peu, jour après jour, j'ai disparu. Les contours de mon corps, en s'épaississant, se sont mis à se confondre avec le fond du décor. Les yeux qui se posaient sur moi ne me détaillaient plus, ils me caressaient vaguement en passant, comme quand on toise les choses sans les voir parce qu'on pense à autre chose, parce que notre regard est tourné vers un paysage intérieur. Ma voix se perdait dans des brumes indifférentes, mes mots aussi poétiques, violents ou recherchés soient-ils, étaient soudainement dépouillés de leur force d'évocation et de frappe. Je marchais dans la rue incognito, même avec une jupe ras-la-moule. J'étais devenue l'amie gentille et insignifiante qu'on invite pas aux soirées, pas par méchanceté, mais par oubli. J'étais devenue la nana qu'on baise à l'occasion : les hommes avait avec moi l'attitude de ces gens qui hâtent le pas dans les rues les soirs d'hiver sans regarder autour d'eux, pressés, tendus tout entiers vers le foyer qu'ils regagnent. Moi, l'ancienne briseuse de cœurs, la femme fatale des bacs à sable, j'étais devenue celle qu'on baise par inadvertance, pour passer le temps, ou juste pour voir, en attendant la femme de sa vie. Je me suis très bien accommodée de tout ça. Parce qu'être transparente me laissait alors tout le loisir de me livrer à mon activité préférée : détailler, étudier les autres avec avidité, farfouiller dans leurs failles, dans leurs plis, dans leurs plaies. Et on me laissait faire complaisamment : avec ma mocheté moelleuse, je ne pouvais paraître qu'inoffensive, et mon attention, ma curiosité insatiable passait pour une admiration tout à fait naturelle, une envie émerveillée de miséreuse bienveillante, façon clodo fan de success stories.

 

Aujourd'hui, je suis redevenue correcte, d'un physique plutôt agréable bien que muri, je présume. Mon passé de thon, béni soit-il, me fait fuir les courtisans en tous genres, prétendants transis d'amour ou fausses-copines trop empressées, et me fait hausser des épaules avec désintérêt en réponse aux complimenteurs. Aujourd'hui, à nouveau, on m'écoute pour de mauvaises raisons. On me prête les qualités les plus insensées, on m'imagine, on me désire comme une fiction, comme un idéal, comme un concept. Si je suis infecte parce que je me suis levée du mauvais pied, on me qualifie de mystérieuse, de secrète, de beauté froide à la Hitchcock. Si je suis bourrée comme un coing et que je postillonne des blagues pitoyables, je fais alors preuve d'une joie de vivre toute féminine, d'une ivresse de femme-enfant irrésistible. Je pourrais faire sentir combien je pue de la gueule le matin, que certains trouveraient ça spirituel. Tout cela est d'une absurdité pathétique. Certaines femmes aiment cette position d'objet divinisé, de mythe, de totem tout-en-or. À moi, il me répugne, parce que ce que je désire plus que tout, c'est observer, et non être observée. C'est être admirable, et non être admirée. C'est habiter le monde par mes actions, et non par mon immobilité de statue. La tentation de la muse est l'un des pires pièges qui aient été tendus aux femmes. Et pour l'esquiver, il faut lutter avec toute la force, toute la ténacité, toute la ruse, toute l'ingéniosité dont nous sommes capables.

Donc quand je parle avec des inconnus, notamment de jeunes hommes qui ont pourtant une solide réputation de machistes notoires, le silence se fait. On se demande ce que la blondinette a à dire, et même si on s'en cogne, on se fait un plaisir d'entendre sa voix mélodieuse. Quel mérite ai-je pour ce respect, pour cette considération, pour cette écoute silencieuse ? Aucun. Ces derniers temps, on me dit souvent que je suis agréable à regarder, en employant force superlatifs, du plus poétique au plus libidineux. 90% du temps, je regarde la personne qui me parle en ces termes avec un œil de poisson mort, ou je baisse les yeux parce que je ne sais pas comment on réagit à ce genre de remarque. Je scrute donc avec un œil de poisson mort l'individu qui vient de me dire que je suis esthétiquement plaisante. Il me fixe patiemment, il attend manifestement quelque chose, mais quoi ? Je finis par comprendre : il veut un merci. Mais pourquoi répondrais-je merci à une remarque aussi insignifiante sur mon anatomie ?

« Tu as un grain de beauté sur la joue.

_Oh ! Merci, merci infiniment !

_Et ton intestin mesure 7,50 mètres.

_C'est la plus belle chose qu'on m'ait jamais dite. »

Comment peut-on s'enorgueillir d'une donnée qui n'est pas du tout de notre fait ? Dès les premiers instants de ma puberté, j'ai pris conscience de ce pouvoir absurde et immérité que me conférait ma joliesse malgré moi, et qui faisait de moi une nantie. Et dès ces premiers instants, j'ai émis le vœu secret de retourner dans l'ombre désintéressée de l'enfance.

 

Et pourtant, après mes mues successives, j'ai compris à quoi servait la beauté. Pouvoir baiser avec à peu près qui on veut, avoir la possibilité de passer une nuit au chaud dans des bras aimants, n'importe quel thon vous le dira, c'est un luxe on ne peut plus précieux.

La beauté a une étrange propriété chimique : elle transforme tout. Une fille qui aime coucher avec tout le monde sans trop se soucier des répercussions sentimentales sera souvent hâtivement traitée de salope. Donnez-lui un port de tête de déesse, un corps de rêve, des yeux pour lesquels on tuerait, et elle devient une femme fatale. Quelle est la différence entre Marilyn Monroe et Marie-Line Moreau, la maniaco-dépressive du HLM d'à côté, qui, comme elle, se shoote aux barbituriques et abuse de la bibine ? N'allez pas me dire que c'est le talent. Après tout, vous n'en savez rien, du talent de Marie-Line. Et vous n'en saurez jamais rien, parce que Marie-Line ressemble plus à Margaret Tatcher qu'à Grace Kelly et qu'entre nous, pour devenir Yolande Moreau, il faut travailler au moins dix fois plus que pour devenir Louise Bourgoin. Pourquoi met-on la moustache du Che sur tous les T-shirts, et pas celle de Nietzsche ou de Trotsky ? Pourquoi Marion Cotillard a cinq lignes dans le Larousse 2009, et Françoise Sagan seulement trois (nan mais pourquoi, sérieusement ???) ? Qu'est-ce qui rend la déchéance de Chet Baker ou de Lindsay Lohan glamour (je vous rappelle qu'il s'agit quand même de gencives nues, de muqueuses nasales infectées, et à plus long terme de selles décolorées et de vomi de sang digéré) ? Qu'est-ce qui fait que les merdasses de Claire Castillon sont exposées à chaque tête de gondole quand les œuvres de Janet Frame sont introuvables en librairie ? Et si ça peut en rebuter quelques-uns d'aller voir une jolie fille amputée dans De rouille et d'os, imaginez le nombre d'entrées qu'aurait fait Josiane Balasko avec des moignons...

Étonnante alchimie de la beauté : elle transfigure tous les qualificatifs qui pourraient vous être attribués. Le déchet devient un artiste maudit, le couple de meurtriers cupides se métamorphose en Bonnie and Clyde, la féministe passe de mal-baisée hystérique à marianne passionnée en un clin d'oeil fardé de mascara. Les détails les plus sordides se transmutent en signes mythiques. Si vous êtes beau, vous pouvez déblatérer les pires conneries : à en juger par l'air galvanisé que prennent les auditeurs, les mots ineptes se transforment automatiquement en phrases passionnantes en passant des lèvres pulpeuses. Comportez-vous comme un vrai connard, peu importe : on recherchera votre compagnie, tandis que la grande gigue au nez crochu d'à côté aura beau être la gentillesse même, on rechignera à lui adresser la parole. De toute façon, on vous présumera intelligent, et si on se met à présent à genoux devant vous pour vous déclarer sa flamme, c'est qu'on estime que vous êtes digne de la plus grande passion, que vous êtes le bonheur incarné, que vous laissez présager des qualités propres à combler n'importe quel homme ou femme à la recherche d'une relation amoureuse stable. On parierait sur votre fidélité, votre empathie, votre générosité, votre joie de vivre, on mettrait sa main à couper que vous êtes à la fois drôle et responsable, tendre et protecteur. Et tout ça pourquoi ? Parce que votre pif est d'une taille raisonnable, et qu'il s'agence dans des proportions proches du nombre d'or avec le reste de votre visage ? Dira-t-on assez combien les adultes sont d'une puérilité atterrante ?

 

La beauté peut pratiquement tout, elle achète pratiquement tout. Faire sauter une contravention dans le métro, éviter les points en moins après l'excès de vitesse, réussir son oral ou son entretien d'embauche, faire porter sa valise dans le train, arrêter un conducteur pour changer sa roue sur l'autoroute, le tout en battant des cils d'un air malheureux, ça marche quand on est jeune et jolie. Réessayez quand vous avez trente ans de plus, du poil au menton et les seins qui tombent, pour voir. Avec la beauté, vous, faible chose inutile dans une nature des plus hostiles, pouvez manipuler une meute d'hommes musclés qui vous rapporteront un bon gros steak de mammouth matin, midi et soir. Et dans un monde où l'hostilité de la nature a été remplacée par celle de l'homme, même sans patrimoine, même sans diplôme, même sans cervelle, vous pouvez épouser un neurochirurgien et assurer à votre progéniture un avenir à l'abri de tout besoin.

Comme l'argent, la beauté vous permet d'être écouté, d'être obéi. Comme l'argent, la beauté remplace le mérite. Comme les milliardaires, les très belles femmes sont insupportables parce qu'elles pratiquent le monopole, abusent de la concurrence déloyale, et rachètent à bas prix les actions des rivales en faillite. On dit qu'il existe beaucoup de femmes vénales, mais à en juger par le nombre d'hommes qui s'achètent de belles nanas, il semble que le genre masculin aime aussi les femmes de pouvoir. Comme l'argent, la beauté s'hérite et a ses privilégiés. Comme l'argent, plus on en a, et plus il est facile d'en avoir. Comme l'argent, on peut la faire fructifier, la valoriser, l'investir plus ou moins intelligemment.

 

Cependant, il est un constat insupportable pour la mal-baisée hystérique que je suis : la beauté est un capital qui ne peut pas se gagner, et qui pourtant s'écoule plus sûrement que tous les pécules. Impossible de la décrocher à la sueur de son front ou à l'ingéniosité. Impossible de la revendiquer comme un droit par l'émeute ou la révolte organisée (je me vois d'ici avec une banderolle : « moches de tous les pays, unissez-vous ! »). Son injustice naturelle ne se combat pas par l'insurrection. Elle représente tout ce que la vie elle-même a de plus inéquitable. Pas étonnant donc que les femmes, longtemps réduites à ce mode de pouvoir, aient été considérées comme des êtres moins civilisés, comme des créatures plus animales que leurs maîtres et maris. Leur latitude de lutte se plaçant avant tout sur des critères terriens, concrets et aléatoires, il leur était dès lors pratiquement impossible de s'auto-déterminer.

Nous sommes bien loin d'être libérés de cette opression réductrice et humiliante. Aujourd'hui encore, la femme a une date de péremption. Pas seulement les actrices, comme on le remarque très souvent. Toutes les femmes. Celles qui subissent, impuissantes, la crise de la quarantaine de leur mari, l'un des nombreux ventripotents quittant épouse et enfants pour une jeunette. Celles qui disparaissent avec le temps aux yeux des autres, celles qui passent du statut de jolie femme toute-puissante à vieille rombière inutile. Celles avec qui on ne se donne plus la peine d'être galant, ou serviable, ou juste aimable, parce qu'elle n'est plus baisable. Une amie me racontait cette frustration subitement apparue lorsqu'elle a atteint ses quarante ans. Cette impression de ne plus exister, de ne plus faire partie de ce monde, de ne plus être respectable, de ne plus servir à cette société, de ne plus valoir, en somme. Je ne juge personne ici, ni les hommes qui dédaignent les femmes mûres, ni les jeunes qui leur manquent de respect, ni les patrons qui les virent, ni les réalisateurs qui les oublient, ni les maris qui succombent à la tentation de la chair fraîche et ferme. Je remarque juste que dans notre société la femme se périme avec le temps, quand l'homme, lui, se bonifie. Là où l'âge est un déficit, une moins-value, une faillite pour l'une, il est une valeur ajoutée pour l'autre. Parce que l'homme est puissant quand il est assis financièrement, et quand il est assagi par les années. Mais qui la sagesse des femmes intéresse-t-elle ? Il reste l'argent, ultime moyen d'émancipation féminine néo-libéral. Ainsi, aujourd'hui, la femme mûre a elle aussi, pour peu qu'elle soit riche, la possibilité de s'acheter un jeune coq aux pectoraux hâlés. Exaltante perspective...

 

J'ai bientôt trente ans. On me dit souvent que j'embellis avec le temps. Je sais pourtant que je touche à mon apogée physique, et que ce n'est plus qu'une question d'années avant que je sois périmée, moi aussi. Parfois, je profite du temps qu'il me reste, je savoure les regards admiratifs, les gentillesses gratuites et le désir bien dur des mâles, mais je les savoure avec la certitude de les perdre un jour, sans aucune illusion sur leur prétendue pérennité. Et cette connaissance de leur fin prochaine me fait osciller entre angoisse et soulagement, l'une entraînant l'autre. Cette angoisse, c'est celle du propriétaire qui a peur de perdre son bien. Puisque ce que l'on possède nous possède, et que c'est être bien riche que de n'avoir rien à perdre, c'est être libre et bien tranquille que d'être laide d'avance. Ainsi, je me surprends souvent à rêver avec impatience à ce jour où, ridée et flasque, je serai redevenue une prolétaire du cul. À ce jour où je retrouverai mon coin à l'ombre, cette place retirée au vaste panorama, où l'on me laissera en paix. À ce jour où, défigurée par un accident, paraplégique, incontinente ou cancéreuse, on m'aura enlevé, avec la beauté et l'usage de mes jambes, le droit à la vie et au bonheur humain, et où je ne possèderai plus que mes mains pour écrire, et la solitude déroulée à mes pieds. Enfin vieille, enfin moche, oubliée, négligée, il ne me restera plus que l'essentiel : l'amitié véritable, l'humour, et la pureté gratuite de l'art.

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12 octobre 2012

Contresens 2 : De l'amour comme pathologie

Contresens 2 – De l'amour comme pathologie

 

« See, how she leans her cheek upon her hand!
O, that I were a glove upon that hand,
That I might touch that cheek ! »

 

« Some grief shows much of love,
But much of grief shows still some want of wit. »

Shakespeare, Romeo and Juliet

 

Septembre 2012

Je comptais d'abord écrire sur la beauté, mais les circonstances font que je me sens particulièrement inspirée, ce soir, à parler d'amour. Le temps est à la tempête depuis deux nuits, l'équinoxe mugit, le vent de malemort éparpille les soupirs des couples alanguis et engloutit les espoirs des amants maudits (blablabla...). Je pense au corps d'Ophélie, qui flotte comme un grand lys, au poignard de Roméo langoureusement enfoncé dans le ventre de Juliette pour y rouiller, à Othello qui sert encore dans sa main froide le cou jadis palpitant de Desdémone, à Anna Karénine, un instant effarée, à genoux entre les roues du train. Vous trouvez ça beau ? Moi, je trouve ça pathétique. Déjà, permettez-moi de vous dire que cette manie de considérer des morts comme l'essence-même du romantisme ne prouve qu'une seule chose : trop peu de gens ont déjà vu, touché ou senti un cadavre. Sinon je vous assure que la simple perspective de cet amas de chaire disloquée aux yeux vitreux ne ferait frémir personne, sauf de dégoût. Et je parle pas de l'odeur. Mais passons...

 

Moi, ces amants maudits prêts à se sacrifier l'un pour l'autre, ça ne m'inspire que de la pitié. L'abnégation silencieuse, la poésie gratuite de Cyrano de Bergerac ? Navrant. La voix rauque de Billie Holliday qui se brise sur My Man ou I'm a Fool to Want You ? Lamentable. Héro et Léandre, Pyrame et Thisbé, Écho, Didon, Phèdre, Heathcliff, Valmont, Werther ? Des minables. Je ne vois pas pourquoi on devrait trouver touchantes ces bêtes souffreteuses, agonisantes. À entendre les râles dégoûlinants de Cyrano, j'ai juste envie de l'achever, ce pauvre type qui passe sa vie à soliloquer pour les beaux yeux d'une connasse qui le trouve trop moche pour daigner lui jeter un regard. Franchement, je serais curieuse de savoir où il était, son fameux « panache », à cette serpillère sans aucun amour-propre. Vous aurez remarqué que je vous ai collé plus haut la citation de Roméo souhaitant de tout son cœur être le gant qui touche la joue de Juliette. C'est pour vous montrer à quel point ce type est un looser : vouloir se transformer en gant, nan mais, soyons sérieux une minute... Et que devrais-je dire de Jésus, cloué sur une croix par amour de tous, pendu par les poignets pour qu'une foule de pêcheurs puisse un jour regarder L'amour est dans le pré et s'entretuer pour l'amour de Dieu dans les siècles des siècles, pax christi, amen. L'amour, l'amour, l'Amour... On a pas fini d'en parler, de celui-là. On se répugne pourtant à tergiverser sur la couleur maronnasse du lymphome gastrique ou sur la supuration des nodules d'origine sus-anale. Comment, ça, quel rapport ?

Dois-je vous rappeler que le mot passion provient du latin passio signifiant « action de supporter, souffrance, maladie, indisposition, affection, perturbation morale, accident, passivité » ? Que l'essence-même de l'Amour, c'est donc la névrose, la lésion, la difformité, la maladie ? Et que si Tristan et Iseult nous ont fait chier pendant près de 300 pages en ancien français, ce n'est pas par l'opération du Saint-Esprit, mais parce qu'ils avaient été intoxiqués par un filtre magique. Certains ont vu dans ce mythe l'idée que l'amour est une drogue aux effets déformants, voire aveuglants, une illusion vouée à se dissiper. Moi, j'irais plus loin : l'amour n'est pas seulement une drogue. C'est un poison.

Je m'explique :

2003-2004 : Je suis amoureuse. Pour changer, me direz-vous. Non là je suis vraiment amoureuse. À en crever, à m'en damner. Comment ça, je radote ? C'était juste un test pour savoir si vous aviez lu le Contresens 1. Donc patatras, j'ai 20 balais et je tombe éperdument amoureuse d'un garçon qui compte parmi ses caractéristiques les plus frappantes une beauté ensorcelante de jeune sioux, un rire ravageur, une intelligence hors pair, une virtuosité époustouflante, des yeux plissés absolument irrésistibles et le fait de ne pas m'aimer en retour. J'aurais fait n'importe quoi pour ce type. Je l'ai aimé en silence pendant des années parce qu'il me semblait trop parfait pour être touché. J'aurais cédé mon string pour pas qu'il ait froid, mon dernier grain de riz pour pas qu'il ait faim, je lui aurais laissé le radeau avant de couler dans l'eau glacée comme Léo pour Kate. Quand ma tendresse, mon oreille attentive ou mon corps accueillant le réchauffaient, je les lui donnais de bonne grâce et quand ils l'indisposaient, je restais en silence dans un coin, trop heureuse qu'il me laisse respirer le même air que lui. Je le regardais dormir des nuits entières, muette d'émerveillement devant ce phénomène incroyable : après avoir inspiré, il expirait, et après avoir expiré... bref. Rien ne pouvait me rendre plus extatique que de le voir sourire, même si c'était pour une autre, même si c'était parce que je sortais de la pièce.

Après avoir vainement tenté de le conquérir par des stratagèmes de plus en plus désespérés qui allaient de l'aguichage direct en station couchée à l'insulte totalement injustifiée au moment le plus incongru, en passant par la crise de larmes hystérique et la lettre d'amour enflammée, j'ai dû me rendre à l'évidence le jour où ce jeune homme qui ne-pouvait-être-avec-personne-c'est-pas-toi-c'est-moi-vous-connaissez-la-chanson a embrassé une jolie demoiselle à moins de trois mètres de moi. On aurait pu penser que ça suffirait. Mais non. Il faut tourner la page, qu'ils disaient. J'ai pas tourné la page, j'ai ouvert un autre livre. J'ai commencé à vivre une vie parallèle, à me lier à d'autres personnes, à changer d'amis, d'amants, de pays, d'orientation sexuelle, à construire une famille, le tout en rêvant à ce jeune homme chaque nuit. Chaque putain de nuit, pendant dix ans. Ca fait 3650 nuits, si je ne m'abuse (et je compte pas les siestes). 3650 nuits dans lesquelles il a tenu le rôle de protagoniste ou de simple figurant (parfois il prenait juste le bus, dans le fond de mon rêve à gauche), mais qu'il a hantées, une à une, avec la pugnacité qui le caractérise. Je suis devenue une autre personne, j'ai connu des situations extrêmes, des paysages radicalement différents, des êtres fascinants, je me suis enrichie, ridée, apaisée ou passionnée. On m'a aimée à la folie, on m'a maltraitée parfois, j'ai aimé aussi, différemment, et puis j'ai donné la vie. Je suis devenue toute autre, mais quelque chose assurait la continuité de mon être, quelque chose résistait, opiniâtrement, toujours vivace comme de la mauvaise graine. Le chiendent. La chienlit. L'Amour.

Dix ans après notre première rencontre, quand cet homme a failli perdre la vie, ça a rouvert un œil, ça s'est ébroué, puis ça s'est remis au travail, opiniâtrement. Le poison était intact, fulgurant, il veillait juste dans mes veines comme un serpent qui dort. Sa frappe fut chirurgicale et d'autant plus foudroyante qu'il connaissait parfaitement l'emplacement de sa cible. Un nouvel essai tout aussi désespéré fut un nouvel échec tout aussi douloureux. C'est à peine si j'ai encaissé le coup avec un peu plus de dignité, un poil plus de sérénité. Cette peine, au fond, était une vieille amie, une paire de pantoufle moche et confortable qu'on affectionne. Et comme elle était tout ce qui me restait de lui, tout ce qui me rattachait à lui, elle ne pouvait m'être foncièrement insupportable.

 

C'est bon, vous avez eu votre quota de bons sentiments larmoyants ? Bon maintenant venons-en au fait : quand je feuillette Psychomag chez le coiffeur, je peux lire des articles tels que « Comment se remettre d'une rupture en trois (cinq, neuf...) étapes » ou « Bien négocier le deuil de votre relation ». Dans ces proses hautement inspirées, on vous explique que tout le monde a des peines de cœur, que c'est toujours douloureux, mais que ce n'est pas insurmontable. Comme le disent si bien vos amis les lendemains de râteaux, un de perdu dix de gagnés, ça va passer, le temps va panser les larmes et sécher les plaies, et un jour vous vous demanderez ce que vous pouviez bien lui trouver. Jamais, nulle part, même pas aux pages du témoignage racoleur en fin de magazine du type « j'ai trompé mon mari avec sa sœur », il n'est dit qu'on peut rêver à la même personne pendant près de 3650 nuits. Qu'on peut saboter une à une des dizaines d'histoires stables pour ses beaux yeux. Quelqu'un de sain passe forcément à autre chose après un temps de récupération plus ou moins long. Il faut se rendre à l'évidence. Rêver pendant dix ans à l'homme qui vous a rejeté une vingtaine de fois, c'est maladif. Souhaiter son bonheur alors qu'il se contrefout du vôtre, œuvrer dans l'ombre pour qu'il soit heureux, lui prodiguer conseils, chaleur et sexe alors qu'il vous répète dans toutes les langues qu'il n'est pas capable de vous donner quoi que ce soit en échange, c'est pitoyable. Lui offrir sur un plateau d'argent un confit d'amour entier et son coulis dégoulinant de fidélité éternelle alors qu'il n'a rien demandé, c'est écœurant, voire vomitif.

Mais ce qui m'interpelle le plus, c'est cette incapacité à oublier. Ces rêves entêtants, souvent palpables, sensibles, colorés, odorants, en un mot, puissants, me font penser à un syndrome post-traumatique. Même avec Alzheimer, j'en suis sure, ils auraient continué. Aujourd'hui au travail, j'ai lu cette phrase sur un site voué à la recherche scientifique : « les biologistes considèrent la faculté d'oubli comme un élément positif et essentiel de l'évolution du genre humain ». Et pour cause : sans oubli, impossible de survivre, de se risquer, d'avancer, de s'ouvrir aux joies à venir. Pour peu qu'on ait été traumatisé par un bison il y a 3650 lunes, on crève de faim dans sa grotte plutôt que d'oser sortir chasser. Ça me rappelle Nietzsche qui disait que « nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l'instant présent ne pourrait exister sans le pouvoir actif de l'oubli. » L'éternité, c'est beau chez Shakespeare. En vrai, c'est juste une tare qui pardonne pas, un vice de forme, une infirmité de mort-né.

 

Mais je vous entends d'ici : oui mais non, c'est pathétique, c'est douloureux lorsque l'amour n'est pas partagé. Sinon, c'est beau. Ben voyons...

 

Ce qui m'amène au premier janvier 2012. L'inconcevable s'est produit, l'irréalisable s'est réalisé, l'impossible s'est matérialisé (et autres antithèses bidons, j'ai pas de tambour faut bien que je trouve un moyen de faire mon effet...) : soudainement, j'ai cessé de rêver du jeune sioux. Pour la première fois de ma vie de femme, j'ai passé toute une nuit sans qu'il apparaisse au tournant d'un songe. Je peux enfin faire mon cauchemar de tsunami hebdomadaire en toute sérénité. En plus (ou parce que) je suis de nouveau tombée éperdument amoureuse. Mais le clou du spectacle c'est que ce nouveau jeune homme a pour principale caractéristique, outre un corps de dieu grec en vacances, une gaieté de gosse, un talent époustouflant, une conception du monde unique, un trésor de générosité, un intellect aussi humble qu'éblouissant et des sourcils vulnérables à tomber par terre, le fait de m'aimer en retour. Je crois que des trucs pareils, ça vous arrive pas deux fois en une vie. Déjà, pour le sioux, je m'étais fait une raison en me disant que statistiquement, il y avait peu de chances pour que je recroise quelqu'un que j'aime autant. Là, la probabilité est encore réduite de 50%, puisque son facteur amour s'ajoute au mien.

Nous sommes donc fous l'un de l'autre. Et c'est là que j'en reviens au point crucial de mon argumentation. Relisez la phrase. Nous sommes fous l'un de l'autre. Vous croyez que cette expression est le fruit du hasard ? Fous, dingues, mordus, enflammés... il brûle d'amour pour moi, je me consume d'amour pour lui. Que des trucs qui font mal ou qui sont traitables au prozac.

 

Je ne vais pas m'appesantir sur le sujet, si vous avez déjà aimé vous comprendrez pourquoi. J'avais un paquet d'arguments à avancer, de blagues à faire à ce stade du texte, et je ne trouve même pas le courage de les mettre ici noir sur blanc. Une obscure pudeur (une obscure quoi ?? la notion même m'était étrangère jusqu'à aujourd'hui), une douleur paralysante me coupent le souffle, et l'herbe sous les doigts. C'est sans doute la première fois de ma vie que je laisse mon écriture courber l'échine sous un événement du Réel. J'en conçois une honte confuse, et je m'excuse auprès de mes lecteurs. J'espère qu'à défaut d'explications et d'humour, ce silence parlera pour ma thèse.

Je ne pourrai donc rien vous dire d'autre que grâce à lui j'ai appris, à plusieurs reprises, que ma capacité à mourir par amour n'était pas juste imaginaire. Et que si penser à mourir par amour est pathologique, penser à mourir par amour alors qu'on a un enfant est criminel. C'est toute la subtilité : l'amour est un poison qui n'empoisonne pas que les intéressés.

Peu importe donc ce qui nous est arrivé, quand il suffit de savoir que c'est arrivé par amour, et que c'était fortement nocif, voire létal.

Après ma capacité à oublier, j'ai perdu un autre des fondements de l'être humain : mon instinct de conservation. Deux qualités nécessaires à la survie de l'espèce (ce qui me permet au passage d'adresser un gros fuck à ceux qui expliquent le sentiment amoureux par les nécessités biologiques de la reproduction, et que j'ai toujours profondément exécrés). N'importe quel animal est capable de déployer des trésors de vitesse, de force ou d'ingéniosité pour échapper à son prédateur. Le casoar lance des griffes, le basilic court sur l'eau, le gymnote électrocute ses ennemis, le martin pêcheur fait le mort, la moufette pue du cul et moi, je me meurs à cause d'une petite peine de cœur.

 

 

Et, forcément, c'était parti pour l'analyse psychanalytique. J'avais perdu le goût de l'eau, et lui celui de la conquête ? Bon sang mais c'est bien sûr ! Il s'agissait de dépendance affective, de perversion narcissique, de transfert fantasmatique, de syndrome de l'assistante sociale ou de sado-masochisme latent ! Aujourd'hui, si vous voulez voler au secours de votre dulcinée, risquant votre vie sur votre fier destrier, si vous êtes prêt à tout donner-hé sans rien attendre en retou-hour, ne cherchez plus : vous êtes probablement malade. Il existe maintenant, au Canada, des centres de sevrage pour les dépendants affectifs, avec un programme en 12 points comme chez les AA. Un être sain se remet d'une déception sentimentale (au passage, a-t-on jamais vu euphémisme plus répugnant que ces deux mots mis bout à bout ?) parce qu'il sait que la relation affective n'est que l'un des nombreux facteurs concourant au bien-être et à l'équilibre de chaque individu, avec un emploi stable, de nombreux loisirs, et l'ingestion de cinq fruits et légumes par jour. Il faut remettre l'amour à sa place : jamais il ne devrait gâcher le téléfilm du jeudi, remettre en cause la sortie sushis entre copines après l'aquagym, ou perturber votre digestion. D'autant plus que le stresse, on le sait, est cancérigène.

Il est clair que la littérature n'est qu'une longue énumération des névroses humaines. Dans notre société purifiée de toute désespérance, Juliette aurait probablement appliqué le programme de Pleine Vie pour accepter son deuil en neuf étapes, serait devenue une jeune veuve pleine de pep's qui aurait « transformé ses expériences douloureuses en acquis positifs » et aurait refait sa vie avec un cadre sup dans la com. Elle aurait compris que sa passion pour les Montaigu était la conséquence d'un oedipe mal résolu dans lequel le nom paternel ne pouvait être que l'objet d'une répulsion auto-destructrice. Othello, quant à lui, aurait enfin assimilé, au terme plusieurs stages de rebirthing et de bioénergie, que les distorsions cognitives de son schéma obsessionnel étaient le fruit d'un manque d'estime de soi dû à un divorce parental mal vécu. Il aurait alors pu faire construire avec Desdémone et couler des jours heureux dans un pavillon avec barbecue encastré, en prenant bien soin de « ranimer la flamme » de temps à autres à coups de bains aux pétales de rose ou de cours d'oenologie en duo...

Aujourd'hui, puisqu'on gère sa vie comme un chef d'entreprise, les techniques managériales sont de bon ton : on ne vous le dira jamais assez en centre d'appel il faut RE-BON-DIR ! Tout est profitable, tout est rentabilisable, tout est capitalisable. Même le malheur, même la souffrance, même ce temps où l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu et l'on se sent glacé dans un lit de hasard.

Donc, il n'y a qu'un mot pour qualifier et Billie Holiday et Cyrano et Loreleï et Cléopâtre et Marc-Antoine : loosers.

Moi je veux bien. Mais si l'amour est une névrose, une projection de l'inconscient, un rideau de fumée, alors une fois le rideau de fumée dissipé, qu'est-ce qu'il reste ? Si l'immense force que j'ai ressentie, si les ailes qu'elle m'a donnée, si les montagnes que j'ai déplacées, si le bonheur inouï que j'ai connu, en aimant, n'étaient que les symptômes d'une pathologie, j'aimerais qu'on me dise alors ce que c'est que l'amour. Est-ce cette vague tendresse, cette affection mêlée d'habitude qui « se renforce avec le temps » et que l'on me vante lorsque l'on me suggère de « choisir » un « conjoint » avec les mêmes critères qu'à un entretien d'embauche ? De peur qu'on ne me mette définitivement sous camisole chimique, je n'ose avouer que mon ventre choisit pour moi, et que je n'ai absolument aucun besoin d'un conjoint qui ne me soit imposé par la nécessité impérieuse de l'amour. Et lorsqu'on m'évoque un concubin sympa dont je serais moins éprise mais qui ferait un excellent compagnon, fiable et constant, je me mets à penser qu'en effet, je pourrais prendre un chien, et que lui au moins ne me ferait pas chier parce que je n'ai pas fait la vaisselle ou que je suis rentrée bourrée à cinq heures du mat.

 

Je n'y peux rien. Je suis de la race de ceux qui combattent des dragons pour secourir leurs promises, de celles qui attendent cinquante années en laissant pendre leurs cheveux du haut d'une tour pour les beaux yeux d'un seul. Je déferais des tapisseries pendant des décennies pour que celui que j'aime me revienne. Je donnerais ma jeunesse, je donnerais ma beauté, je donnerais ma vie pour qu'il soit heureux, même avec une autre. Vous trouvez ça attendrissant ? Ca vous émeut, hein, ça vous met la larme à l'oeil ? Et bien allez vous faire foutre, bande d'hypocrites, avec vos grands yeux mouillés.

Vous applaudissez à nos morts tragiques quand vous vous jetez sur la vie comme des charognards. Vous n'en avez jamais assez, de la vie, de la vie, comme de la bouffe, toujours insipide, mais digeste et roborative. De quoi vivre encore pendant des années d'ennui et de divertissements. C'est tout ce que nous sommes, nous les malades, nous les cinglés pitoyables : un divertissement. En nous regardant nous déchirer comme des gladiateurs dans l'arène, en lisant nos vies broyées, vous jouissez votre petite catharsis précoce, le cul enfoncé jusqu'au cou dans un confort stérilisé. Je chie sur les bien-pensants, je chie sur les cyniques, je chie sur les connards qui aiment que les gens comme moi meurent à la place des gens comme eux. Je leur chie pas seulement dessus, je leur chie dans la bouche, je leur pisse à la raie, je leur... comment ça, je deviens vulgaire, je deviens violente ? Mais j'ai le droit, et vous savez pourquoi ? Parce que j'ai le cœur brisé.

 

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07 septembre 2012

Contresens 1 : De l'intelligence comme handicap

Contresens

 

On me dit parfois que je ne suis pas bête, pas laide, qu'on m'aime et que j'écris bien. J'ai toujours eu tellement de mal à recevoir ces compliments qu'on m'a sans cesse suspectée de fausse modestie, de prétention snobinarde, ou d'insatisfaction chronique. Pourtant je peine sincèrement à extraire de ces quelques éloges, des simples civilités hypocrites aux ardentes déclarations idôlatres, un quelconque intérêt pour mon égo, ou un semblant de réassurance sur moi-même. C'est que mon point de vue de ces sujets rebattus que sont l'intelligence, la beauté, l'amour ou le talent se rapporte à celui du garagiste sur le boulon. Tout est une question de mécanique : dans quel sens visser, par quel trou passer, où brancher le câble, quand mettre le contact... comment ça marche, en gros ? Parfois, on m'a dit que je ne devrais pas traiter ces sujets graves, ces précieuses considérations, avec tant de dédain. Mais ce n'est pas que je méprise l'amour ou la beauté, et je mesure bien la gentillesse de ces quelques mots avec lesquels on me caresse affectueusement. C'est juste que j'y réfléchis avec les mêmes critères que pour n'importe quel autre sujet, tel que l'heure à laquelle mettre son réveil ou la supériorité des chocapic sur les chocos. Objectivement, en examinant en détail le réseau de causes et de conséquences et les implications qui en découlent. Et à bien y réfléchir, plus j'y pense et moins je vois en quoi ces nobles problématiques mériteraient un autre traitement que la forme des nuages, l'influence des flux monétaires sur la crise mexicaine de 1994 ou l'origine des bulles dans le verre mal soufflé. Petits contresens, à mi-chemin entre l'exercice et le divertissement.

 

Contresens 1 : De l'intelligence comme handicap

Pour Lucille-Prudence

1993 : Comme tous les deux ans, mes petits camarades écoliers et moi-même avons l'immense bonheur de passer des tests statistiques dans ces fins cahiers verts anxiogènes dont, a priori, nous n'entendrons plus parler une fois qu'on les aura remplis. On ne sait pas très bien pourquoi ni pour qui on s'applique à faire du mieux qu'on peut ces exercices inhabituels, puisqu'aucun bon point n'en découlera, aucun zéro non plus. On pourrait presque faire de la merde sans remords, du coup, si on avait pas l'impression bizarre que nos œuvres allaient tomber directement sur le bureau en acajou massif d'un ministre-très-sérieux. Alors, comme des soldats morts pour la France, nous nous attelons avec gravité et abnégation à d'étranges tortures mentales, questions incongrues et dessins tordus. Nous sommes les dignes représentants de la jeunesse hexagonale, les chiffres sur la santé mentale de notre génération sont entre nos mains. Comme je suis une petite fille terrifiée par l'échec, mon cœur bat fort, mon stylo tremble, et ma seule consolation sera de me dire que personne de proche ne connaîtra mes résultats, ni la maîtresse, ni, surtout, mes parents. Une semaine après, pourtant, Madame Papineau, dame de fer du CE2 de son état, convoque ma mère. Après correction desdits cahiers, il semblerait que mes résultats soient anormaux. « Anormalement élevés », je crois, étaient les termes exacts. Je n'ai jamais su ce que voulait la maîtresse, au juste, je me souviens juste qu'elle était inquiète pour mon avenir à l'école. Je ne sais pas si elle a parlé de prise en charge spéciale, ou de sautage de classe, je sais simplement que ma mère a tout refusé, qu'elle a haussé les épaules, et qu'elle est revenue avec un petit sourire en disant « c'est pas la peine d'en faire toute une histoire, tous mes enfants sont intelligents. » Ce jour-là j'ai appris que d'une part j'étais intelligente, mais aussi qu'apparemment, c'était « anormal » et que ça posait un problème à ma maîtresse. En revenant en classe le lundi suivant, j'étais rouge de honte.

Comme si ça ne suffisait pas que je sois une gamine qui se met à trembler étrangement quand Franck Nicolas vomit sur la table de la cantine, une gamine absolument incapable de se faire un ami sans le payer au préalable, celle qu'on choisit toujours pour faire « le fromage est battu » et qu'on choisit jamais pour faire les équipes de basket, celle qui reste le loup pendant des plombes parce qu'elle est trop neuneu pour en chopper un autre, celle sur qui on lance les cailloux initialement ramassés pour faire une marelle, ou celle qui, si par miracle elle s'attire la sympathie d'un camarade, s'entend dire une fois dans la cour « m'en veux pas Lucie, j'ai rien contre toi, mais jouer avec toi devant les autres, c'est trop la honte ». Il fallait en plus que je sois « anormalement intelligente » et que je perde ainsi la seule estime qu'il me restait, conquise à la sueur de mon front : celle de la maîtresse. En fait, ce que je n'ai compris que bien plus tard, c'est que tout était lié. Et que tous mes maux découlaient de cette étrange infirmité tout juste diagnostiquée : « anormalement intelligente ».

Ici, entendons-nous bien : je ne suis pas en train de me vanter. Dans l'expression « anormalement intelligente », ce qui me frappe le plus, c'est l'anormal. En plus, j'ai rencontré trop d'êtres « anormalement intelligents » depuis pour me considérer comme une identité remarquable. Paraît que je suis loin d'être con, donc. Pourtant, si l'intelligence se mesure à l'aune de la capacité d'adaptation ou de la faculté à comprendre les choses, il faut bien l'avouer, je suis d'une bêtise crasse, à la limite du retard mental. Comment expliquer par exemple, que je n'ai toujours pas compris ce qu'il faut dire pour mettre à l'aise un inconnu qui me parle, et qu'après presque trente ans de pratique sociale je reste toujours invariablement figée là, les bras amidonnés le long du corps, avec un sourire proche du rictus tétanique ? Quand je pense à mon « intelligence », plusieurs situations me reviennent en mémoire :

 

2002 : je passe mon bac, et j'ai le malheur d'avoir une épreuve d'athlétisme. Après m'avoir fait courir en solo et m'avoir fait recommencer plusieurs fois en croyant que son chrono ne marchait plus, tant mon résultat était « anormalement minable », ma prof de sport me dit qu'elle espère que ça ira mieux avec des gens autour, qu'avec un max de chance voir mes copines me doubler ça me fera un peu l'effet du lièvre au lévrier. Je m'installe donc aux starting-blocs, le départ est fulgurant : j'ai toujours été la meilleure aux starting-blocs, allez savoir pourquoi, l'habitude de me casser la gueule, peut-être... Et puis ça commence. Tandis que mon corps gauche essaie lamentablement de coordonner ses grands membres mous, le temps se ralentit comme en situation de danger jusqu'à ce que j'aie la perception spatio-temporelle d'une mouche. J'observe mes mains flasques, mes longues jambes maigres qui moulinent sur les graviers. J'essaie d'analyser le son, la texture de ces graviers sous mes semelles. Je relève la tête... non, pardon, je ne peux pas juste me contenter de relever la tête : je me dis que je relève la tête, et je relève la tête. Le sol est brumeux aujourd'hui. Mes camarades se meuvent ensemble à longues foulées au loin dans le temps bleu, je trouve leurs corps remarquables, tendus et détendus à un rythme effréné. Tendu-mou, tendu-mou, tendu-mou. Je me demande comment j'écrirais ça, le mouvement de leurs joues qui se distendent comme du tissu qu'on défroisse d'un coup sec avant de l'étendre, à chaque fois que le talon se pose sur le sol. Et voilà, c'est ça, mes camarades approchent de la ligne d'arrivée, et je me demande : qui suis-je, où vais-je, pourquoi courge ? Je crois que j'ai eu 6, ou un truc du genre.

 

2003-2004 : Je suis amoureuse. Pour changer, me direz-vous. Non là je suis vraiment amoureuse. À en crever, à m'en damner. Du genre qu'on ne vit qu'une fois, et blabla, blabla, blabla (vous êtes bien gentils mais le texte sur l'amour, c'est pour plus tard). En bonne anormalement intelligente que je suis, j'ai forcément choisi plus qu'un être humain : une énigme. Non seulement je suis incapable de contrôler et d'analyser ce que je ressens, ce qui, il faut bien le dire, me propulse d'autant plus dans un état de détresse et de panique que c'est tout à fait inhabituel chez moi, mais en plus l'homme de mes pensées paraît agir selon un axiome inconnu, et aucun théorème, ni celui de mes précis de mathématiques, ni ceux savamment expliqués dans Biba, ne semblent pouvoir éclairer les agissements de cet être obscur. Qu'à cela ne tienne, me dis-je, en jeune conquérante naïve et chevaleresque. Si mes charmes physiques n'ont pu venir à bout de cette énigme, mon intelligence anormale, elle, le peut. Et fièrement, je relève le défi, j'accepte le challenge. De toute façon, j'ai pas vraiment le choix., parce que ce type, je l'ai dans la peau. Au bout de deux ans de boulimie et de dépression, au bout de presque dix ans de rêves obsessionnels il me faut me rendre à l'évidence : l'intelligence n'a aucune prise là-dessus. Vous vous en doutiez, dites-vous ? Et ben pas moi, et ça prouve bien dans quel état de débilité mentale je stagne, comme dans une eau croupie.

 

2012 : Comme tous les midis, je mange à la cantine de ma prestigieuse entreprise de mots croisés, avec mes prestigieux collègues, qui, comme tous les midis, brodent sur les sujets passionnants de la taxe foncière, de la construction de pavillon neuf, de l'érythème fessier du nourrisson, des manouches-voleurs-très-sales ou des cougars-ridicules-très-putes. Quand soudain, comme plusieurs fois dans la journée, il me vient l'idée saugrenue de faire une blague. Celle d'avant était tellement immonde qu'elle a soulevé un murmure d'indignation, celle d'après sera tellement naïve qu'on me regardera rire avec pitié en se disant que je dois me pisser dessus avec les blagues carambar. Celle-ci est encore pire : elle est insensée. Dans la fraction de seconde qui suit son énoncé, je comprends que j'ai raté un truc à l'air désemparé que prennent Alain et Laeticia. En fait, j'ai tout simplement fait une blague qui venait en conclusion d'une suite d'association d'idées qui n'appartenaient qu'à moi. Le tout en cinq secondes chrono, comme si ça se ramifiait tout seul, les excroissances, dans mon cerveau malade. Alors je finis par le mot que je répète le plus pendant une journée de travail, voire depuis ma naissance : un bon vieux « désolée » à la Denisot.

Récapitulons : L'intelligence ne sert pas à courir plus vite, elle ne donne aucun droit supplémentaire à l'amour, elle ne permet pas de comprendre ses semblables ni de se faire comprendre par eux. En gros, elle ne sert à rien. Pire encore : elle empêche de faire tout cela. M'esclaffer en secouant mes cheveux quand le mâle que je veux sauter me fait une blague minable (ce qui est le moyen imparable de m'assurer une nuit avec lui) ? Incapable. Me sentir bien dans une soirée où tout le monde s'amuse ? Impossible. Profiter de l'instant sans calculer ses conséquences probables et les classer de la plus admissible à la moins vraisemblable ? Même pas en rêve ! Je suis la reine du froid, la déesse du flop, du rire frénétique, du geste déplacé, de l'objectivité amorale, du mauvais goût et de l'embarras. Mais si mon incapacité d'arrêter mon cerveau en situation sociale fait de moi un monstre, chez certaines personnes "anormalement intelligentes" que j'ai rencontrées, c'est pire encore : insomnie (comment éteindre son cerveau la nuit ?), procrastination pathologique, destruction systématique de toute production artistique ou verbale instantanée, auto-sabotage réactualisé toutes les cinq minutes... Inutile de préciser que la plupart de ces personnes ont une longue histoire avec la toxicomanie : on a pas encore inventé mieux que la came pour mater un cerveau en roue libre qui entend s'émanciper de son maître.

 

Mais encore, comment expliquez-vous que si mon QI se rapproche de celui d'Einstein, je n'ai inventé ni la théorie de la relativité ni l'eau chaude, et je suis tout bonnement incapable d'en faire quoi que ce soit ? Je ne sors rien d'exceptionnel, et je peine même à me servir de mon intelligence dans des domaines... intellectuels. Par exemple, je n'ai jamais réussi, malgré tous mes efforts, à me rappeler d'une date. Rainman, qui joue en première base, le coup des allumettes, tout ça, c'est pas pour moi. Je suis incapable de retenir un pauvre 1515 qui pourrait améliorer ma note d'histoire au bac, mais je peux vous ressortir le montant exact, au centime près, d'un ticket de caisse sur lequel je n'ai fait que passer les yeux fugitivement, sans regarder, en discutant avec quelqu'un. Je suis la reine des anagrammes : quand mes pupilles tombent par hasard sur une série de lettres en désordre je retrouve, dans la seconde, sans effort aucun, le mot qu'elles composaient. Est-ce que quelqu'un ici peut me dire à quoi ça sert ? Et pourquoi il m'est arrivé des millions de fois de trouver le résultat exact d'un problème de mathématiques alors que le raisonnement m'en échappait complètement ? Pourquoi mes facultés me restent-elles incontrôlables, impénétrables et inconnues ? En un mot, interdites ?

Ce type d'intelligence n'est pas quelque chose dont on jouit. Ce n'est pas une possession, un bien, un patrimoine, un acquis fiable. Ce n'est pas un animal domestique qu'on caresse avec complaisance. Elle n'a rien en elle qui nous assure, rien en elle qui nous satisfasse, rien dont on puisse s'enorgueillir. Elle a plus de traits communs avec la malédiction qu'avec le don, avec le handicap, qu'avec le privilège. Quand je repense aux situations précédemment décrites, je me rends compte que ce qui les lie, c'est la brutale envie de mourir qu'elles m'inspirent. Non, pour être honnête, je vous le dis tout net : si la vie est une salope, l'intelligence est sa chienne.

 

D'ailleurs, on dit que les psychopathes sont intelligents, mais c'est faux, tous les psychopathes ne sont pas intelligents : l'intelligence est juste ce qui permet à certains d'entre eux de s'évader, d'échapper continuellement à la police, et de découper des garçonnets pendant un demi-siècle sans jamais être inquiétés. En gros, si vous retrouvez votre nièce de cinq ans en bêchant le jardin du voisin qui vient juste de déménager au Canada, ne cherchez plus : c'est la faute de l'intelligence. Ni plus ni moins.

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02 mai 2012

Quand on n'a aucune idée pour commencer un roman - début de roman inachevé

Quand on n’a aucune idée pour commencer un roman, le mieux est de commencer avec la naissance d’un personnage. Ainsi sa vie, rarement dans sa totalité, et souvent partialement coupée à un moment soi-disant décisif (ce traditionnel et stupide mariage qui sonne la fin d’un conte, par exemple, « ils furent heureux, etc. ») constituera tout le squelette du récit, mais aussi sa matière et sa moelle. « Je suis née et je raconte ô combien cette vie qui est mienne est digne d’intérêt à mes yeux et doit subséquemment l’être aux vôtres »… Aussi ferais-je un piètre personnage de roman car ma vie, jusqu’ici involontairement, et plus que partialement tronquée par un avenir incertain, est d’une part profondément dénuée d’intérêt et d’autre part pour l’instant nécessairement dénuée de sens… Toute pièce réflexive sur son déroulement jusqu’à ce jour serait un mensonge éhonté, une mise en scène scandaleuse, car ma vie n’a aucune vocation à être racontée dans un sens plus que dans l’autre, et aucun évènement ne s’y enchaîne à un autre de manière logique.

C’est pour ça que je déteste les biographies. Tous ces artistes maudits qui s’enfilent d’après un schéma-type dans les livres de littératures ne sont maudits que par la malveillance du biographe et la toute aussi cruelle bienveillance de son lecteur. Le biographe, ce marionnettiste, agence gentiment les évènements qui peuplent une existence de manière si habile qu’il parvient à en faire un conte pour ces fillettes émotives que sont les lecteurs contemporains. Mais au fond la vie d’un de ces artistes maudits si semblables serait toute aussi inintéressante, aussi plate, aussi absurde que la mienne. Ou que la vôtre. Oui parce que vous riez, vous, le lecteur, à lire que ma vie à moi est trop négligeable pour être racontée dans un roman, mais vous croyez sans doute que la vôtre, à vous, en est digne ?

Pour ma part, si vous voulez savoir, je ne suis pas de ceux qui aiment se gargariser de ces exploits communs que tout le monde a déjà vécu et qui paraissent toujours si extraordinaires à celui qui les vit qu’il se sent obligé de les raconter à toutes les occasions : Une douleur particulièrement forte. Une frayeur particulièrement tenace. Un goût particulièrement ancré. La plus belle des histoires d’amour. Cette personnalité, cette originalité toujours brandies et dont tout le monde se fout : « C’est tout moi ça ». Je ne m’invente pas, ni moi, ni ma vie pas finie, et pour tout avouer, j’ai beau chercher : je ne me trouve pas. Comment, dès lors, raconter ce présent aussi sensé qu’un hoquet, qui ne s’achève nulle part et ne se justifie jamais ? Vous avez raison, je m’y prends mal. J’aurais dû commencer comme ça :

« Le ciel s’assombrissait peu à peu… » ou « le café se renversa sur la table », un truc bien soudain, bien arbitraire, bien « in medias res » comme on dit chez les lettrés, que cet incipit métatextuel ravirait… Cependant au risque de les décevoir, je suis, bel et bien, un personnage de roman, et la réflexion qui précède se justifie sûrement par un trait particulier de mon caractère ou par un évènement marquant de mon existence. C’est un parti-pris qui n’appartient qu’à moi et il se trouve que, justement, même si je ne bois jamais de café, le ciel s’assombrit peu à peu.

Et puisqu’il va bien me falloir à un moment donné accorder un participe passé, il va falloir que je me décide pour un sexe. Et oui, c’est l’avantage que quelqu’un qui écrit a : on peut choisir son sexe. Mais attention, pas un sexe réel, pas un de ceux que l’on porte en fardeau comme une définition et qui vous condamnent toute votre vie à pénétrer ou à être pénétré par cet organe. Non, un sexe de roman : une voix pour tout dire, féminine ou masculine. Rien à voir avec le timbre, ou alors un timbre mate, un timbre de sens qui vibre sourdement dans le fond du texte. J’aimerais bien m’enorgueillir de cette voix fière, audacieuse, assurée, souvent si libre qu’elle paraît insolente et arrogante, celle du sexe masculin. Mais voilà ma voix est féminine, et on va faire avec.

Voilà, c’est entendu : je suis une femme, le ciel s’obscurcit peu à peu, et je viens de balancer un incipit de roman puant sur l’écriture. On a qu’à dire que c’est parce que je m’y connais. Parce que je m’y connais, mais attention, de loin, de dehors, en esthète, en amatrice. Disons que je suis éditrice, ou quelque chose du genre. Je baigne dans l’actualité littéraire comme un poisson dans son jus, j’habite à Paris, je fréquente le petit milieu de l’intelligentsia parisienne et je connais personnellement tous les pseudos auteurs qui se sont fait un nom parce qu’ils baisent avec les éditeurs. Mais ne croyez pas que c’est pour ça que je vais vous servir un petit récit croustillant à la Christine Angot, avec soirées sado-masos à l’appui et dénonciations bien senties. Non, non, je suis une éditrice au chômage, en retraite, en dépression. Mieux : je suis amnésique. Voilà :

C’était un jour où je devais me rendre à une séance de promotion pour le dernier livre de j’ai oublié qui, en province. C’était vers la Creuse, ou quelque chose du genre, que j’ai raté la correspondance de mon train. Stressée comme c’est la mode de l’être lorsqu’on a le talent d’être overbooké, j’ai traversé la rue en courant pour aller gueuler au pecno du bureau de tabac de me prêter son téléphone parce que je suis trop overbookée pour avoir branché le mien la veille et qu’évidemment il n’a plus de batterie. Je cours comme une dératée en traversant et je vous le donne en mille, je me fais renverser par une camionnette, un vieux van Volkswagen bleu-gris écaillé, qui fait un bon gros bruit bien senti de choc contre mon petit corps pédicuré et aérobiqué comme s’il s’agissait d’un tas de bouse, et qui salit par la même occasion mon super trench de chez machin de sa peinture bleu poussière. Je tombe inconsciente, quelques minutes après je me réveille, et j’ai perdu la mémoire. Comme je ne suis qu’une grosse pouffiasse qui mélange trop la coke et les antidépresseurs, j’ai bien sûr oublié de prendre le moindre papier qui m’indiquerait mon identité. Voilà comment j’ai cessé d’être une éditrice parisienne. Vous n’en croyez pas un mot ? C’est normal, moi non plus, mais entre nous, je m’en cogne bien, de votre avis. Ca vous amuserait vous d’être une éditrice parisienne ? Bon. Bah moi non plus.

 

Je relève la tête. L’asphalte est chaud, le ciel terriblement cuisant. Il doit être midi, car je me sens comme prise en sandwich entre deux chapes de bitume brûlantes, et, dans le vertige de l’accident, je ne distingue plus quel ciel, du noir qui sent le mazout ou du blanc qui me crame la gueule, est le ciel d’en haut. Il y a un type, le conducteur du van, qui se penche sur moi. Il a une gueule sympa, un menton rond avec une fossette ronde, des yeux de vache très clairs et mouillés, avec des cils de fille trop blonds, de bonnes joues rouges. Une femme aussi, avec de gros seins et un gros ventre. Et puis un vieux qui se ramène aussi. Tout un peuple se ramène autour de moi comme si j’étais sauvée des eaux. Je les laisse s’amonceler autour de moi avec une béatitude sans cesse renouvelée, je m’extasie à chaque visage comme si c’était le premier visage que je voyais. Je dois avoir ce regarde avide des nourrissons lorsqu’ils observent la tâche de lumière mouvante que constitue votre figure. C’est que je n’en peux plus de me trouver grotesque, au milieu de tous ces corps larges et pleins, moi qui me découvre si osseuse, avec ce corps d’une finesse pré pubère, imberbe, faiblard. Et mon accoutrement est lui aussi stupide, et bien trop chaud pour ce temps. Je n’ai plus de papiers dans mon sac, mais à vrai dire je ne m’en formalise guère. Ce qui m’incommode, ce sont ces vêtements trop chauds. Je me lève, et les gens finissent par s’éparpiller. J’avance jusqu’à un parc. C’est le plus joli petit parc que j’aie vu de ma vie. Sous un acacia (oui, c’est aussi un don qui m’est venu de mon accident, connaître le nom des arbres instantanément), il y a un banc où je m’assois pour retourner ma valise. Dans une masse invraisemblable de loques, je finis par trouver un jean et une chemise. Déjà, je marche mieux, et je vais plus loin.

 

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26 avril 2012

Vieux poèmes : Anaïs

Anaïs

(Menuet)

Lorsqu'Anaïs se meut on peut mirer sa peau

qui se frotte menue à l'aurore poudrée

en sussurant un miel qui grise da capo

les nez que sa chair blanche enferme à son coffret.

 

Le nuque d'Anaïs ondoie bandée aux nues

pour maquiller encor son visage angelet

plus que pour soutenir sa tête suspendue

pure comme le lait chaude comme le lait.

 

Les fesses d'Anaïs se rient de la fossette

qui marque leur joue pleine avec un circonflexe :

car le corps d'Anaïs recèle en sa silhouette

délicate rondeur et finesse convexe.

 

Elle serre en ses bras un monde de blandices

qui tourne sans mentir autour de ses deux cuisses :

car la pureté pure à la pure Anaïs

souffle le cri et bat à son roux clitoris.

 

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Vieux poèmes : Reste

Reste

Je suis restée près de ta peau

à regarder la nuit passer

dehors Mais moi j'étais dedans

avec ta joue juste à côté

 

Je ne peux plus dormir je ramasse mes restes :

à force de rester à voir la nuit passer

elle est partie, elle est partie, et moi je reste

là à me demander si je n'ai pas rêvé.

 

Je ne sais même plus quelle nuit ce put être

au milieu de ma nuit perpétuelle et hantée

je rêve mes réveils et je songe éveillée

que je ne suis qu'un rêve à se voir apparaître.

 

À force de traîner mes fantômes la nuit

un cadavre je suis devenue moi aussi.

Mon cauchemar pourrit comme les macchabées

comme les macchabées j'ai cessé de compter.

 

C'était il y a longtemps ou peut-être demain

il y avait ta peau, ta peau juste à côté

juste à côté de moi j'ai déjà oublié

ce refrain idiot et lanuit qui revient.

 

Tu crois que ça n'est rien

Tu crois que c'est déjà passé

on oublie tout mais ça je m'en souviens :

On n'oublie pas ta peau comme on oublie d'aimer.

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Vieux poèmes : Mon oeil en face

Mon oeil en face de ta face

épie ton oeil en vis-à-vis.

Nez à nez peu à peu s'espacent

nos yeux l'un à l'autre asservis.

À côté de nous nous luttons,

égarés, nus comme des vers

et loin j'examine de front

de l'autre le globe oculaire

blanc, le soleil haut éclaire haut

nos deux crânes juste dessus,

étudie nos vides cachots

juste de front et au-dessus.

Ta lèvre fait une moue de côté

profonde entrouvrant son souffle léger

qui prend fragile et rejette absolu

l'air qu'il veut et celui qu'il ne veut plus.

À ton oeil levé bat un feutre sombre

et ça brille : tout brille en s'éteignant.

Car chaque coup quand ton oeil bat le temps

embrasé, bandé vers son peuple d'ombres,

sonnant la soie, le pourpre et la muscade,

il fait le couchant teriblement fade

puisque grand ouvert il pulse des nuits

plus langoureusement tristes que lui.

Nos deux peaux à présent se greffent l'une à l'autre

et ma veine excitée fait refluer ton sang

de ta tempe à mes pieds, de nos deux coeurs au nôtre

tandis que la lune basse et brune en moussant

devient un beignet que nos lèvres se partagent.

Notre regard regarde et notre souffle coule

mourrant son chuchotis infini qui s'enroule.

De ces expirations vagissante la rage

vient pousser notre rein et offrir notre hanche.

Plus un membre là tout est écartelé

plein dedans et entier comme la lune blanche

qu'on accroche toujours au ciel avalée.

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Vieux poèmes : Et jouir entre tes bras

c'est fou comme la douche était bonne ce soir ;

les doux petons frisquets ; satisfait le miroir.

Le gel semble moelleux, la souffrance douillette

Equipollent celà de jouir entre tes bras.

 

Culottes en coton, satin et dentelle

 

Le bois rit à la poupe avarié par le sel

bousculant les siphons

draguant des étincelles

et bouffant de l'étoile autant que du limon.

 

Culottes en coton, satin et dentelle

 

Le ciel est rond ce soir comme ta joue bel homme ;

Le tissu est poli ;  le bien-être m'assomme.

Culotte berlingots dragées et chocolat

Et jouir entre tes bras.

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La littérature

Il n’y a pas longtemps on a critiqué un de mes textes sur un site de diffusion et d’évaluation. C’était un texte sans prétention qui à l’origine n’était destiné, comme les cassettes vidéos ou les dvd, qu’à un usage privé : c’était une lettre d’amour. C’est vrai qu’elle n’avait pas sa place sur ce site. Mais voilà que mon détracteur pose une question intéressante : il cite ma première phrase : « Tu sais bien comme moi comme la nuit se gonfle dans ces cas-là », ou quelque chose du genre, et poursuit avec cette question « et on appelle ça de la littérature ? ».

J’ai retrouvé un petit bout de texte que j’avais écrit il y a de ça 5 ou 6 ans, lors de ma première année de fac, et je l’aime encore, ce petit bout de texte, alors je vous le cite ici :

 

« C’était dans un cours de littérature avec une professeure brillante, trois fois brillante et pleine de goût pour elle-même, que j’ai compris que je ne ferais jamais de littérature, que j’étais trop grossière, trop brute, trop rustique et trop franche pour figurer quoique ce soit de raffiné et de complexe qu’on puisse interpréter. Jamais ma cervelle paysanne n’aurait eu assez de coins dans ses tuyaux, assez de lacis dans ses boyaux pour contenter ces vautours virtuoses qui écrivent sur les autres.

Je veux travailler le texte comme une vaste étendue de matières en plusieurs dimensions, je veux travailler le son, la couleur, le grain, la composition chimique du mot, de ses granules et de ses glaires. Le texte sera, pas une « vaste étendue », non ça c’est directement plat comme un filet de blanc de poulet. Plutôt une composition, pleine de reliefs et de coulures. Mais « pleine » encore c’est injuste, car il faut qu’à chaque seconde on se demande si cette composition, cette cellule, est vide ou pleine, concave ou convexe. »

 

Face à la question fort pertinente de mon détracteur (excusez pour la répétition du terme, je suis tellement fière comme un petit pou d’en avoir un), je repense à cet extrait de la Crise de la Culture d’Hannah Arendt, dans lequel l’auteur évoque le fait que la culture et l’art, si ils sont « étroitement liés », « ne sont aucunement la même chose ». Ainsi, par exemple, là où les Romains considéraient l’art comme une activité paisible, proche de la culture de la terre, les philosophes grecs, eux, soupçonnaient les artistes eux-mêmes de philistinisme : Le terme grec désignant un état d’esprit « banausique », c’est-à-dire « une mentalité exclusivement utilitaire » dérive même d’un mot désignant à l’origine les artistes et les artisans. Car si l’amour des arts, ce que les Romains ont nommé par la suite cultura animi, est un état d’esprit désintéressé et détaché du monde utilitaire, l’activité de l’artiste, elle, est une activité de fabrication, et « implique des moyens et des fins ». Dans la pensée grecque, il n’est dès lors plus contradictoire d’associer amour des arts et mépris de l’artiste. Dans l’état d’esprit des Grecs, et même plus tard des Romains, l’artiste était un homme indigne de figurer au rang de citoyen. Car si, contrairement à l’art, la culture, « mode de relation [aux œuvres d’art] prescrit par les civilisations », était pendant l’antiquité une activité digne de respect, c’est parce qu’elle avait moins à voir avec l’art, qu’avec la politique.

 

Quel rapport, me direz-vous ?

 

Et bien tout cela me fait songer que la littérature est à l’écriture ce que la culture est à l’art. Et que mon soucis n’a jamais été la première, mais bien toujours la seconde. Aux lecteurs, aux politiques, aux critiques, aux éditeurs, aux professeurs de français de s’occuper de littérature. L’artiste ne devrait jamais tremper dans cette sale histoire. Mon détracteur se targuant d’être un humaniste, je pense que ma référence à la société grecque devrait le combler. Pour ma part je n’aimerais pas avoir quelque chose à voir avec tout ça. Qu’on laisse la littérature aux littérateurs, et l’écriture, aux écrivains.

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Roman en cours, extrait 1

Samedi 14 juin

 

 

Je suis un chien. Un putain de clébard. Tout à l’heure dans la voiture quand Meunier m’emmenait au cocktail de mon cul, moi ça m’allait le silence. Mais il a ouvert sa gueule. À un feu rouge il a dit en prenant l’air pas comme d’habitude, l’air du pro qui se relâche, généreux, le mec, grand seigneur c’est dimanche, il a dit un truc genre : vous devriez vous mettre plus souvent en robe Virginie ça vous va bien. Ha, j’ai répondu, et j’ai regardé très loin par la fenêtre, mais yavait un mur et j’avais du mal à faire la mise au point sur les moisissures du crépis. Puis on est reparti à rouler comme des tarés, et je sais pas ce qu’il avait bu le Meunier mais il a continué avec un air limite graveleux :

 

_ Vous savez, Virginie (et je me suis demandée c’était quoi cette nouvelle manie de dire mon prénom comme ça à chaque phrase, ça avait un petit côté sentence, attention je vais dire quelque chose de grave, et je me suis dis qu’il appelait peut-être ses patients par leur prénom quand il leur annonçait un cancer) vous savez, Virginie, je suis sûr que vous avez une piètre estime de vous-même, mais je vous assure qu’en prenant soin de vous vous seriez une très jolie jeune femme.

 

Il avait l’air assez fier de lui, petit sourire coquin et modeste de l’altruiste désintéressé, non, non ne me remerciez pas tout le plaisir est pour moi. Il s’attendait sans doute à ce que je tourne des yeux emplis de larmes de gratitude vers son noble visage vieilli par le poids des responsabilités. Moi, je pensais à cette expression, « jeune femme ». Ya bien que les médecins qui vous appellent comme ça. Ah non d’abord ya les profs au collège, qui vous appellent jeune fille, on ne court pas dans les couloirs jeune fille, et puis enfin ya les médecins qui vous appellent jeune femme, en notant sur leur PC si vous êtes nullipare ou constipée et à quand remonte votre dernière mycose. Il doit y avoir une raison à ça, pour qu’ils vous appellent comme ça, juste eux. Ca doit avoir un truc à voir avec les espèces, la classification, tout ça. Les botanistes, ils savent si un rhododendron a une étamine ou un pistil, les médecins eux savent que vous êtes une jeune femme rien qu’à la taille de votre intestin grêle. Comme je répondais rien, il a gigoté sur son siège avec un air mutin de faux gamin répugnant.

 

_ Qu’est-ce que vous en dites ?

_ Je te chie dans la bouche.

 

C’est ce que j’ai pensé. Je te chie dans la bouche. Mais j’ai pas répondu ça, non, je me suis entendue pondre un petit gloussement flatté, et j’ai détourné la tête en rougissant. Un clébard, je vous dis. Twin-set, sautoir, petit carré à frange. Déjà, cette histoire de cocktail à deux balles, j’aurais dû refuser, cette idée d’inviter la secrétaire médicale comme pour lui faire une fleur, une journée gratuite au château pour la gueuse, juste pour regarder, et puis je ferais pas honte, je suis tellement discrète. Remarquez, j’avais un peu accepté à cause de ça, du beau monde à observer de ma place de mocheté transparente. C’est que je m’emmerde, dans la vie. Les gens sont emmerdants. J’ai commencé à m’en rendre compte au collège, en cherchant à traîner avec les plus dérangés de l’établissement, les corbeaux, les bouseux aux parents alcooliques, les anorexiques qui se tailladaient en écoutant Nirvana. Yen avait une, Julie, elle cramait le bout de son labello avec son briquet, comme ça ça faisait double-emploi : un petit côté SM-cire chaude, et une putain de bouche à pipe parce que ça en foutait partout. N’empêche que la plupart du temps, la pire des Vampira, celle qui savait jouer tout Archangel sur sa gratte avec sa langue et qui adorait la sodomie, bah vous alliez dans sa chambre en rêvant de ce que vous alliez y trouver et vous vous rendiez compte avec horreur que les posters de Converge y côtoyaient des vitrines impeccablement propres remplies de figurines Hello Kitty trop kawaï. Nan. La pire des putes camées au crack vous faisais chier avec sa vision de l’amour, et le plus pouilleux des anarcho-punk, la caricature de chez Westwood, le der des der à la rue avec des dents de requins dans les oreilles et une combinaison en pneu, et ben ce type-là était aussi préoccupé par sa prochaine couleur de cheveux que la putasse capitaliste de base. Au moins chez les riches, ya des mobiles plus subtils, je m’étais dit en allant à ce cocktail. Enfin c’est ce que je m’imaginais, un monde de requins à la Dallas, des qui cherchent la gloire, des qui vivent pour le pèze, des qui vendraient leur mère pour une hausse du Cac40, en tous cas une racaille enfin amorale et grouillante venue là pour se marcher les uns sur les autres. J’y suis allée pour ça, au cocktail, pour trouver un peu de renouveau. Et c’est vrai qu’au début de l’après-midi, ça m’a tenue occupée de les regarder. Jusqu’à ce que je vois Victor, du moins. Parce qu’après j’ai vite compris que ce type était ce qui m’arrivait de plus excitant depuis mes premières règles.

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De ce monde, extrait 4

Tandis que Marion pensait encore, Mélissa s’était levée et voletait du buffet à la piste de danse – car la musique venait de reprendre – et de la piste de danse au buffet, intégrant au passage avec la même facilité déconcertante un attroupement de jeunes écervelées et une réunion de couples ennuyeuse. Elle flattait les dos de la main, se souvenait des noms et des détails, était accueillie partout avec le même sourire sincère et familier. A chaque halte au buffet, elle se servait un verre de punch et venait en donner un deuxième à Marion, si bien que celle-ci ne put constater qu’avec un œil assez trouble combien Mélissa tenait bien l’alcool. Enfin, - était-ce l’alcool ou la lassitude ? – celle-ci elle revint se poser sur la marche à côté de Marion. Sans un mot, elle désigna quelque chose du doigt près de la porte vitrée, et Marion, en suivant ce geste du regard, remarqua enfin ce qui avait attiré son attention une première fois : David se trouvait là, appuyé contre la vitre, une cigarette à moitié roulée dans une main, une timbale en plastique dans l’autre. Il semblait en grande conversation avec un illustre inconnu à l’air idiot et Marion se sentit soudain mordue, brûlée, raclée de fond en comble par le désir de savoir ce que cet être d’ordinaire silencieux, indifférent ou incompréhensible pouvait bien trouver de si intéressant à raconter à un vulgaire benêt.

_ Quel dommage, dit Mélissa.

_ De ? marmonna Marion d’une voix machinale, observant toujours David avec les sourcils froncés.

_ David. Il serait assez bel homme s’il était moins négligé. Regarde-moi ces cheveux sales, et longs. Il fait… c’est un…

_ Glandu.

Mélissa sursauta à ce mot et éclata de rire presque en même temps. Mais Marion, passablement émechée, continuait.

_ Un rasta. Tu sais ? Les vrais rastas, originels, qui habitent des îles pleines de végétation.

_ Hein ?

_ Qui aiment le monde entier pour mieux n’aimer personne, tu sais bien, les rastas ! Je n’ai jamais compris ce genre de type, c’est inhumain.

_ C’est les caleçons en flanelle.

_ Qu’est-ce que t’as dit ?

Cette fois, c’était Marion qui regardait Mélissa avec un air éberlué, en blâmant la musique trop forte de l’hallucination auditive dont elle croyait avoir été victime.

_ Les caleçons en flanelle, quoi, tu sais bien, le genre de mecs qui porte des caleçons en flanelle.

_ Ah oui, répondit Marion avec un air halluciné et parfaitement crétin.

Mélissa aurait ajouté « toi-même, si tu te mettais en valeur… » si Marion n’avait pas tourné la tête à ce moment-là en plantant ses deux beaux yeux noirs et directs dans ses yeux, avec un air si narquois et si querelleur que Mélissa crut avoir pensé tout haut.

Malgré l’impression irritante que le regard curieux de Mélissa, en longeant sa joue vers la baie vitrée, s’attachait plus à surveiller les éventuelles réactions qui se peindraient sur son visage, qu’à scruter l’homme qu’elle venait de désigner, Marion ne résista pas à la tentation de se tourner à nouveau vers David. La façon dont sa nuque maigre plongeait tout droit dans son pull informe, la forme de ses longs doigts aplatis, rappelèrent brutalement à Marion un point particulier de l’après-midi poussiéreux et asthmatique qu’elle venait de passer. Alors qu’elle cherchait ce que les doigts en spatule de David pouvaient bien avoir en commun avec le château des Ducs de Bretagne, l’étrange manière, le cheminement par lequel la nuit d’hiver s’était rappelée à sa mémoire en regardant des silhouettes onduler dans la rue lui revint. Le château, la myopie, les silhouettes, David la nuit de neige. Tout cela semblait si inséparable que David, tantôt rappelé par les silhouettes, les rappelaient maintenant à son tour, sans que le lien qui les unissait en devienne pour autant moins mystérieux. Et les deux univers se superposaient autour de Marion, l’après-midi se plaquait sur la soirée comme du papier peint. Le ciel gris saturé de chaleur ondulait comme un mirage sur la nuit, vide malgré la musique tant elle était fraîche, la nuit paisible et vaste sous les étoiles au-dessus du barbecue. Et dans l’esprit alcoolisé de Marion, les murs se tapissaient d’une nappe opaque et fluide qui, comme la surface de l’eau stagnante, reflétait l’après-midi, tandis qu’aspirés par la silhouette de David derrière la baie vitrée, l’après-midi et l’eau des murs allaient se déverser ensemble dans les profondeurs bleues du jardin.

« La silhouette de David », songea Marion, - et cette pensée fut un radeau au milieu de tous ces murs qui partaient à la dérive – « voilà le lien. » Il y avait quelque chose en David, qui transpirait dans la manière même qu’avait sa silhouette d’onduler au loin. Même immobile, d’ailleurs, cette silhouette continuait d’être signifiante. C’était une désinvolture, une attitude – mais pouvait-on percevoir cette attitude, si l’on n’était pas myope ? Ma foi, pensait Marion Di Duca, - car, pour notre défense, ce sont les pensées de Marion Di Duca que nous suivons ici, et Marion Di Duca en est à son huitième verre de punch – probablement pas.

Car que garde-ton, continuait-elle sans plus se soucier des attaches qui étaient censées maintenir unies ses pensées éparses, que garde-t-on, au fond, d’une première nuit d’amour ? Non pas une profondeur de bonnet, ni la lueur ronde et fugitive d’un sein blanc dans la nuit, ou la douce chaleur de la pulpe à l’intérieur du ventre des femmes, ou les coups de reins vigoureux et les muscles bandés. Ni même, même s’il a lieu, le plaisir, son attaque, sa fugue syncopée, sa revanche soudaine après la lutte délicieuse qu’on a menée pour le retarder dans sa marche. D’une nuit d’amour, et du lendemain honteux, si difficile, si médiocre d’allure et pourtant si puissant, du lendemain surtout, on garde, tout au plus, la même chose que d’une année, d’un demi-siècle de vie commune : c’est-à-dire pas grand-chose, à tout prendre, une odeur. Une manie. Un comportement qu’on observe d’abord avec l’enthousiasme et le dégoût d’un anthropologue, tant il nous est étranger. Cinquante années plus tard, il ne reste encore plus que lui de l’autre, plus que sa façon de se racler la gorge le matin, il ne reste plus que lui, familier jusqu’à l’écœurement. Toujours cette manie, cette odeur laissée dans les draps, une façon de tenir ses épaules courbées ou fièrement tendues, de gérer les menus détails de l’existence avec plus ou moins d’aisance, plus ou moins d’affectation. Il nous faut voir l’autre diriger son corps, gérer son plaisir, couper ses ongles, déglutir et transpirer, être malade, délirer, vous tromper, se tromper, souffrir son être à l’agonie et, soudain, ne plus rien laisser qu’un cadavre, et la certitude que l’amour ne fut nulle part ailleurs que dans cette manie, dans cette odeur, dans cette silhouette déjà perdue, qui ondulait au loin dans la rue. Ainsi pensait Marion Di Duca, tandis que les couches superficielles de son cerveau se demandaient si un neuvième verre de punch la condamnerait au vomissement.

_ Au fond, on est tous myopes, balbutia-t-elle d’une voix prophétique, et, heureusement, ces mots furent couverts par la musique.

La fête battait son plein, et les deux filles tournèrent peu à peu, d’un même mouvement, leurs pupilles troubles vers la piste de danse. Comme l’écran d’une télévision qui passe un programme insignifiant, les corps déchainés ou langoureux qui erraient en rythme dans la pièce formaient un tableau propice aux conversations clairsemées et trop intimes.

_ Dis-moi, demandait Mélissa indiscrètement, il y a eu quelque chose entre David et la petite blonde à l’enterrement ?

_ Oui, répondit laconiquement Marion avec un air de mélancolie alcoolique tel que Mélissa eut subitement peur qu’elle se mette à vomir, là, sur le parquet du salon.

_ Au lycée ? continua Mélissa d’une voix encourageante.

Mais Marion ne sut que hocher la tête et l’autre dut faire mine d’être absorbée par la piste de danse pour dissimuler sa déception. Pourtant, contre toute attente, et comme cela peut arriver passé un certain taux d’alcoolémie, la grande brune reprit, après dix longues minutes de silence, la conversation là où elle l’avait laissée.

_ Entre eux ? Je ne sais pas exactement. Je suppose. Qu’elle l’a aimé, comme la midinette qu’elle est entend n’aimer qu’une fois dans sa vie. Et que lui… va savoir. Un animal saurait plus que lui ce que c’est que l’amour.

Mélissa, qui n’avait pas tout compris, regardait maintenant Marion avec un visage soucieux. Voyons, se demandait celle-ci, comment écrirais-je cela ? Hélène et David, David et Hélène. Un roman d’amour ? Les romans de genre ont toujours de sales manies, avec leur petit cosmos unifié où les assassins sont démasqués à la fin, les amoureux mariés ou noyés, rendant le tissage d’indices et d’événements, les mots – et même les cadavres – signifiants, comme autant de jalons sur un chemin balisé qui s’arrête bien proprement là où l’histoire se termine. En réalité, tout était bien différent de cela, et Hélène et David bien étrangers à cette logique factice de l’après-coup, à cette reconstitution maquillée, à cette tricherie du regard rétrospectif. En réalité, tous les meurtres restaient inexpliqués en somme, des monceaux de cadavres d’enfants pourrissaient dans les forêts sans qu’on en ait jamais conscience, et Hélène et David, n’était-ce pas là le mystère le plus insoluble et le plus insupportable qui soit ? Comment Sébastien aurait-il écrit cela, lui ? – mais pour Sébastien, qui était le dieu du regard rétrospectif-instantané, rien ne devait être insupportable. Il avait d’ailleurs disparu avec la danseuse.

Il faudrait écrire l’amour démentiel d’Hélène, sa dévotion ravageuse et anthropophage, les longues nuits à observer goulument, tout le corps qui tremble comme quand il accouche, le tout premier regard qui embrasse déjà, d’un seul trait comme une gorge ouverte, l’essence même de l’autre, la désinvolture de son geste, la force impertinente du moindre de ses souffles. David, en somme, sa silhouette, ce serait l’amour-même. Mais il faudrait alors, hélas, faire entrer ce David, solitaire, cérébral et décadent, égoïste évidemment, torturé comme un Hamlet un peu lâche. Ce David là défigurerait l’histoire. Et, à la fin, il faudrait écrire la rupture ? Non, cela était bien évidemment trop absurde et trop laid. Mais le pire était à venir, quand il faudrait dire – et comment le dire sans avoir envie de se laver la bouche au savon – qu’Hélène a continué à vivre, qu’elle a trouvé quelqu’un d’autre, que « la vie continue » et qu’on « tourne la page ». Comme ça, ça n’était plus insupportable, c’était carrément odieux. Et pour couronner le tout, Mélissa venait de repartir vers le buffet en laissant Marion seule sur une marche qui tangue.

A bien y regarder, c’était toute la pièce qui tanguait, et la couche superficielle du cerveau de Marion commençait à penser qu’un neuvième verre de punch ne serait même pas nécessaire pour la condamner au vomissement. Partout, dans la pièce des derniers danseurs éparpillés, chevelus, affalés sur des canapés froids, partout Mélissa continuait de voleter – car si la silhouette de David était l’Amour, celle de Mélissa était le Bonheur. Au fond, qu’avait-elle conçu d’autre que des erreurs cet après-midi-là, quand elle avait vu la jeunesse en capuches noires déferler sur le monde et le rouler, le rouler tous ensemble jusqu’au bord, et, d’un seul geste sans regret, le pousser dans le vide ? En vrai, c’était un amoncellement épars d’individus semblables et farouchement égocentriques, qui prouvaient à chaque geste n’être rien d’autre qu’un amas de chair assemblée au hasard. Alors en quoi serait-ce grave, pensa Marion en se levant, aussi raide que penchée, en quoi serait-ce grave d’en tuer un, là, maintenant. « Prenez Amélie par exemple, » avait-elle crié tout haut, quand Mélissa vint la faire se rassoir sur la marche. Et Marion rit beaucoup, toute seule. Prenez Amélie par exemple, répétait-elle, et cela la faisait rire. A la fin de l’histoire d’Hélène et David, elle en tuerait un, tiens, pour voir. Le plus attachant bien sûr, Hélène. Et sans aucune raison valable, de préférence.

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De ce monde, extrait 3

Il faisait encore clair à neuf heures et demie et Marion, en sortant de sa voiture, s’arrêta un instant sous un tilleul du jardin-avant, pour profiter seule des dernières minutes du jour. Avec le beau soir de mai, la façade était d’un bleu un peu jaune, ou d’un jaune un peu bleu, comme le sable d’une plage à l’aube. Mais Marion ne s’attarda pas : il fallait rentrer et tenter d’intercepter une merguez tant qu’il y en avait encore. Une fête, c’est toujours pareil : abrupt, difficile au début, puis ça roule tout seul jusqu’à la fin. Entrer dans la pièce étant le plus pénible, si vous arrivez tôt et que vous connaissez peu : les gens restent figés, en brochettes le long des murs, alignés comme des miss, et se dandinent d’un pied sur l’autre, la main droite sur le coude gauche. Il vous faut faire le tour et la bise à la chaîne en articulant trente-deux fois votre prénom sans autre préambule, ce à quoi la joue qui s’est collée à la vôtre pendant un fragment de seconde répond tout aussi mystérieusement par un autre prénom qui ne vous dit rien et que vous aurez oublié dans cinq minutes. Parfois un boute-en-train lance une blague poussive, à laquelle répond généralement un rire tout aussi ingrat, et presque rancunier, contrarié d’avoir été forcé comme une porte.

Puis vous vous alignez à votre tour au bout de la brochette, il y a un moment de grâce où la maîtresse de maison vous demande ce que vous voulez boire, et c’est à nouveau l’enfer. Si vous connaissez vaguement quelqu’un, vous vous rapprochez de lui à coup sûr en snobant tous les autres, et vous vous gargarisez ensemble d’une conversation excessivement joviale pour deux individus qui se sont croisés à peine trois fois. Si vous ne connaissez personne, vous regardez d’un œil envieux et réprobateur les petits groupes qui se forment impoliment. Et c’est là qu’advient, en vérité, le moment le plus difficile de la soirée. Mais, à condition que vous soyez une personne à peu près normale et aimable, c’est une étape aussi douloureuse que certaine d’être couronnée de succès, comme ce court instant où vous retirez une écharde, remboîtez un genou ou percez un abcès. C’est le moment où il vous faut quitter le mur qui vous soutient pour vous greffer le long d’une de ces nouvelles lignes, circulaires celles-là, qui forment les enceintes de ces petites sociétés constituées malgré vous et sans vous. Il vous faut affronter les premiers regards, subir vos propres maladresses, supporter le son de votre propre voix. Il faut passer un à un les obstacles et les guets-apens, les mauvaises blagues, les bafouillages, les grands chevaux, les chiens de fusil. Parfois, un ami qui vous a introduit dans la ronde vous fait subitement faux bond pour aller embrasser l’une des nombreuses personnes qu’il connaît et vous laisse seul, interdit et muet, au-milieu d’une horde d’étrangers plus ou moins bienveillants. Bien sûr, nous ne sommes pas égaux devant cette épreuve : un grand geek binoclard et agoraphobe n’aura pas les mêmes chances de succès qu’une jolie étudiante en psychologie. Mais pour peu qu’on sache se taire, on ne peut guère échouer. Au pire, on finit par vous tolérer comme un meuble.

Mais Marion Di Duca, qui connaissait toutes ces sérieuses problématiques, et qui, par un mécanisme aussi obscur qu’infaillible, réussissait à échouer là où le dernier des imbéciles triomphait avec tous les honneurs, Marion Di Duca arrivait toujours tard. Quand la soirée était bien entamée, et les gens très occupés, on vous accueillait comme si vous aviez toujours été là, on venait même vous voir pour s’excuser de ne pas vous avoir salué plus tôt. Si bien qu’au lieu de pédaler péniblement pour lancer la machine, vous aviez juste à glisser le bout de votre doigt dans l’engrenage et vous étiez avalé, digéré, incorporé par la fête. L’alcool et la musique aidant, les gens ne portaient plus guère d’attention aux autres, ce qui avait deux remarquables avantages : primo, bien sûr, ils ne vous regardaient plus. Deuxio - et cela était encore plus intéressant -, ils commençaient à se comporter comme si vous ne pouviez pas les voir. D’abord, ils dénudaient leurs épaules. Puis ils se mettaient à danser, à parler de plus en plus fort, et, enfin, à s’insulter, à se battre, à s’embrasser à pleine bouche et à s’allonger les uns sur les autres dans des positions tout à fait inconvenantes.

Ce fut donc avec un bonheur sans borne qu’après avoir fait son devoir en prenant des nouvelles des uns et des autres pendant une heure ou deux – et ce essentiellement pour rester à proximité du barbecue – Marion se laissa tomber sur une marche de l’escalier du salon et put enfin observer le délicieux spectacle qui s’offrait à elle. Elle ne put résister à Sébastien, d’abord, puisqu’après tout elle était venue pour lui. Dans le coin à droite, en chemisette hideuse, repassée et rigide, comme amidonnée. Un corps râblé malgré sa grande taille, des mains courtes et grasses aux ongles longs, les fesses épaisses d’un footballer et, sous la courbe presque brushée des mèches blondes, cet étrange visage de jeune premier corrompu par des lèvres déraisonnablement pulpeuses, une moue hargneuse ou écœurée. A cause de cette grosse bouche concupiscente, Sébastien avait toujours l’air d’être sur le point de vomir. La main gauche coincée dans la poche de son jean trop serré avec une négligence étudiée, il passait la main droite dans ses longs cheveux avec un geste aussi grandiose qu’hilarant. Cependant, le plus drôle ne se trouvait pas sur lui, mais autour de lui, dans la nuée de dévots transcendés par son aura charismatique. A chacune de ses interventions, un certain silence se faisait. Parfois, une voix virile sonnait flatteusement l’écho de sa mâle connivence. Les mots abscons pleuvaient, et les hochements de tête entendus y répondaient naturellement sans qu’on puisse jamais déterminer s’ils marquaient l’approbation ou s’ils masquaient la honte de n’avoir rien compris. Parlait-on encore de Heidegger ? Mais on pouvait parler de tout avec la même pugnacité lapidaire. De Nietzsche, de l’Art, du Rugby, de la Femme même, - on en parlait remarquablement bien –, oui, on aimait beaucoup parler de la Femme. Les femmes, par contre, ne parlaient pas. Mais tout le monde s’entendait sur le fait que leur don d’écoute était tout à fait admirable. Pour la plupart, celles du groupe étaient des compagnes exemplaires, des muses caractérielles, des artistes de moindre stature. Parfois, l’une d’elles n’était la femme de personne. Elle intégrait le cénacle avec brio lorsqu’elle concourrait dans la catégorie scientifique. Médecins, biologistes, pleines de vertus viriles, elles écoutaient alors tremblantes d’une vénération toute intelligente les hommes parler de leurs créations. Sont-ce, songea Marion en regardant la demi-douzaine d’artistes de campagne qui riait dans le coin droit, sont-ce ces êtres répugnants qui, lorsqu’ils s’attroupent et copulent, créent les mouvements artistiques ? Ou ne font-ils que les suivre, comme un banc de poissons opportunistes profite d’un courant chaud pour se laisser porter jusqu’aux mers du sud ? Quelque chose attira son attention sur la gauche, vers la porte vitrée du jardin, mais, occupée à suivre le fil de ses pensées, Marion ne trouva pas le temps de tourner la tête. C’était assez incroyable comme, passionnés les uns par les autres, ils négligeaient tout le reste du monde. On avait éteint la musique, et, dans le coin droit du salon, une danseuse accompagnée d’un accordéoniste douteux improvisait un solo très-contemporain. Au fond, ils ne pouvaient inspirer que l’envie. Celui-ci, quarantenaire, avec un t-shirt des Ramones, écrivait sans doute une thèse sur le mouvement protopunk dans le Lincolnshire de mars 1970 à février 1973. Ces deux là étaient photographes, bien sûr. Et Sébastien, c’était évidemment le poète. Certains d’entre eux écrivaient, certes, mais seul Sébastien était l’écrivain.

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De ce monde, extrait 2

Il quitta donc à regret l’air frais de la rue et emprunta le premier escalator venu pour rejoindre l’immense magasin de multimédia qui gouvernait d’une main de fer tout le chapelet des petites boutiques autour de lui. Les devantures remplies de sous-vêtements, de chocolats, de chaussures à talon, s’enfilaient à la suite de son imposante vitrine presque vide, comme assujetties à la puissance des quatre énormes lettres qui composaient son enseigne jaune. En se faufilant parmi la cohue de Noël, David aperçut, entre la silhouette d’une jeune fille et l’épaule d’un vigile, la nuque épaisse de Kevin au rayon télé. En trois pas, il fut à ses côtés, lui serra la main, et lança jovialement en guise de bonjour :

_ Tu vas acheter une télé ?

_ J’aimerais bien, répondit Kévin en riant. A quelle heure est ton train ?

_ Je ne rentre pas à Rennes ce soir finalement.

_ Ah bon ? Tu dors à Nantes ?

David rougit légèrement et se pencha sur le premier poste de télévision à sa portée, subitement possédé par une passion ravageuse pour les boutons on/off. Kévin n’insista pas, parce qu’il était amusé et respectueux des secrets de son ami, mais surtout, peut-être, parce qu’il jalousait son succès légendaire auprès des femmes. De toute façon, David restait toujours quasiment muet sur le sujet, et Kévin voyait dans cet étrange manque de vantardise le signe évident d’un dérèglement inavouable, sans doute un disfonctionnement d’ordre sexuel. Mais voilà que David s’intéressait maintenant vraiment aux postes de télé, et posait des questions techniques à un vendeur. Un peu agacé, Kevin fit un signe pour indiquer qu’il allait payer et qu’ils se retrouveraient dehors.

David écoutait la voix du vendeur avec une satisfaction peu commune. Il avait eu du mal à le lancer, mais en le flattant un peu par la bêtise de ses questions, il avait réussi à le rendre intarissable. Car, enfin, il avait besoin de ce discours monocorde et profondément insignifiant pour dérouler sa pensée une fois de plus, pour parvenir encore à déterminer ce qui, à cet endroit précis, le mettait dans un irrésistible état de confusion mentale.

Etait-ce le sujet épineux qu’ils avaient bien failli aborder à l’instant, et auquel il avait échappé de justesse ? Ou, peut-être, la bousculade permanente des acheteurs déchaînés de la dernière minute, qui ne vous laissait pas en paix les deux pieds à plat sur le sol ? Ou encore l’air chaud et vicié dans lequel on pouvait presque attraper les microbes comme des poux, rien qu’en pinçant les doigts ?

Mais, ce qui était le plus troublant, et qui donnait sans doute à David cette impression d’être un bout de bois flottant, c’était l’immense variété des images qui bougeaient dans tous les sens sur les écrans de télévision. De vigoureux spartiates côtoyaient des poètes en perruques, et des GI déchaînés. Il y avait des pantoufles à talonnettes et des batailles navales au milieu de la jungle vietnamienne. Dans un silence total, les policiers et les centurions avaient des gestes inexplicables, des manies grotesques. Les généraux hurlaient sur les soubrettes, les cheminots se révoltaient contre des reines en fraise, jusqu’à ce que l’un d’eux se dérobe sans crier gare à la conversation pour laisser surgir un large plan d’ensemble rempli de végétations sauvages ou de jardins à la française. Et l’autre, toujours à son poste, continuait à déblatérer, à supplier, à menacer sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche, en faisant gauchement défiler sur son visage une pléiade d’émotions incongrues et surjouées.

Sur le somptueux écran Full HD cent-trois pouces, une impressionnante scène épique paroxysmait au ralenti. Dans un décor purifié par la présence des dieux – était-ce la Grèce ou Persépolis ? – les armées se jetaient les unes contre les autres, les muscles se croisaient, les bras d’hommes luisaient, les glaives sanguinolaient. Sur deux ou trois autres téléviseurs de moindre qualité, une jeune femme moderne et hystérique tentait de se marier. Tout autour, et parfois perçant au milieu des films comme des trous de lumières dans un mur, d’autres postes diffusaient le grain brut des chaînes d’information. Partout autour de David, le monde s’agitait en crachant en boucle son lot de génocides, de famines, de réformes, de discours, de grèves, d’attentats, d’accidents d’avion, de découvertes scientifiques, d’enfants disparus, de faits-divers sordides, sans que jamais la véritable raison de tout cela ne soit clairement intelligible. « Le vaste monde », songea David. « Le vaste, vaste monde », se répéta-t-il. Une angoisse irrationnelle saisissait son cœur et le pressait comme un citron – mais le cœur n’était pas un organe que David avait l’habitude de laisser parler. Sous son voile, la mariée sanglotait. De ses longs cils parfaitement maquillés, elle implorait David de l’aimer, tandis que le visage barbouillé et kaki des soldats l’exhortait à l’héroïsme. « Sauve-moi », semblaient susurrer les grands yeux des enfants sidaïques dans lesquels des mouches venaient soulager leur soif, et des millions de gens se pressaient tous ensemble en brandissant des pancartes sur lesquelles David crut lire : « mais qu’est-ce que tu fous à la FNAC ? »

_ Je vais réfléchir, dit David au vendeur, et il se mit à circuler entre les téléviseurs, enfoncé dans le vaste, vaste monde jusqu’à l’étouffement.

« Saisir », pensa-t-il, « je suis devenu incapable de saisir le monde. » Et il se rappela soudain ses premiers cours de géographie à l’école, quand il fallait placer le nom des continents et des capitales. Le monde était alors aussi simple qu’un planisphère. Mais aujourd’hui le monde empiétait sur tout, il débordait partout. Le monde poursuivait les nomades, le monde assiégeait les moines jusque dans les montagnes enneigées, le monde expropriait des éleveurs qui n’avaient pas même entendu parler de lui. Par d’obscures transactions, le monde reliait les steppes désertiques aux gras gazons des terrains de golf. Le monde faisait mourir de faim et d’infamie des villages entiers et chiffrait tranquillement au coin d’une cheminée les plus-values du massacre. Car la mort d’un pêcheur, ou d’une pute, ou d’un enfant particulièrement doué à la marelle, dans ce monde-là, était comme un courant maritime qui circulait d’un continent à l’autre, réchauffant celui-ci, et refroidissant l’autre. De même, le bulletin de vote que vous glissiez dans l’urne, l’employeur que vous supportiez, la tomate que vous achetiez.

Dans ce monde-là, l’acte le plus anodin prenait des proportions effrayantes. Vous n’osiez plus éternuer, connaissant les conséquences désastreuses d’un éternuement sur le climat. Car, comme les héros tragique de l’écran cent-trois pouces, il vous fallait sans cesse assumer la responsabilité d’un choix que, la plupart du temps, vous n’aviez pas. Dans ce monde, vous étiez à la fois impuissant et coupable, inexistant et surnuméraire. Et si vous n’apparteniez pas à ce monde, ce monde venait vous chercher. « Heureux les simples d’esprits, etc… », ainsi pensait David, au rayon télé de la FNAC, et il aurait voulu se dissoudre dans l’air. Mais, au rythme de son portable qui vibrait dans sa poche, c’est dans la foule de la galerie marchande qu’il alla se dissoudre.

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De ce monde, extrait 1

Enfin, il arriva en haut d’une pente vertigineuse. De là, en plein jour, on pouvait voir la forêt tapie dans la vallée, coupée en deux par la rivière comme des cheveux par une raie, et qui laissait jaillir de sa flore mousseuse un gigantesque viaduc ancien en lui mangeant les pieds. La nuit, on ne voyait qu’une masse sombre et rampante, une immense moquette brune rompue par les longues jambes maigres et blêmes du pont qui s’élançait vers le ciel. Mais on entendait, plus fort que le jour, la grosse rivière verte couler. L’haleine fraîche de son ventre se sentait jusque sur les hauteurs, et drainait avec elle l’odeur de la vase et le bruit d’une énorme chasse d’eau. Même là-haut, on pouvait situer avec exactitude les points où le flot se brisait, les terrasses aménagées qui formaient des cascades plus ou moins épaisses, les gros cailloux lissés et glissants qui recevaient la puissante chute de l’eau condensée, tendue dans l’arc translucide de sa vague. Les jours de grande pluie, le grondement de l’eau qui court en ravinant ses rives molles gonflait dans la vallée comme une menace. Les riverains s’empressaient de monter les meubles précieux à l’étage. La nuit, le vacarme était total. La rivière libérée de son lit se jetait sur la terre ferme, engloutissait des âcres de potagers et de gazons, passait sous les portes fermées, baignait les vélos d’enfant et les boîtes à outils dans les garages. Les vêtements d’été soigneusement rangés en septembre flottaient, épars, au petit matin, tout juste bons à être jetés – car ils ne perdraient jamais plus cette odeur de vase.

Il y a peut-être un millier d’années, ou peut-être plus, songea David, ce pauvre affluent – dont le nom n’est plus guère connu aujourd’hui qu’à une trentaine de kilomètres alentours – ce pauvre affluent était peut-être une divinité. Une sombre, fertile et impitoyable divinité maternelle. Et David imagina une horde hétéroclite de personnages hirsutes et dépareillés. Des hommes bruns comme des bohémiens qui lançaient des couteaux, des campagnardes aux bras ronds et blancs, le nourrisson au sein, des sorcières à la peau grise et des chamans à la peau rouge, des bergers et des esclaves, des rondes vaudous et des assemblées de citoyens illustres, de sombres Sarrazins sur leurs chevaux racés, avec, derrière eux, de somptueuses dames blondes assises en amazone, le cou enveloppé de fourrures rares, un faucon à l’épaule.

Cette troupe coagulait par ilots autour de ce qu’ils appelaient alors, en toute ignorance, le Fleuve. Manifestement, ils n’avaient jamais entendu parler du Cac 40, du réchauffement climatique ou de la politique internationale. Leur monde logique et unifié se résumait à la vallée. Pour être plus précis, il commençait aux saules pleureurs juste au dessous du viaduc (qui bien entendu, ainsi que les plus illustres historiens s’accordent à le dire, n’existait pas encore) et se terminait au troisième nénuphar après la cascade. Le Fleuve était tout. Les femmes y lavaient le linge et y puisaient l’eau de la soupe, les enfants s’y baignaient en criant, les hommes y pêchaient de grosses tanches luisantes. On construisait les maisons avec la terre meuble de ses rives, on laissait s’engloutir les bûchers mortuaires dans ses flots noirs, on y mettait au monde de solides garçons joufflus et vigoureux. A l’époque, tout sentait la vase. Les draps, les civets de lapin, les cheveux des femmes sentaient la vase. C’était l’odeur sacrée de l’identité nationale.

Le Fleuve était alors plus féroce qu’aujourd’hui. Les nuits d’éclipse, il débordait d’un bond sauvage de jeune cerf et engloutissait des villages entiers sous des raz-de marée de boue. Les femmes s’arrachaient les cheveux en pleurant leurs enfants noyés, les hommes construisaient des bateaux qu’ils jetaient pleins d’offrandes pour la sirène capricieuse du Fleuve, et le soleil se levait plus limpide sur les matins purgés.

Tout le monde aimait le fleuve comme un père tout-puissant. On l’aimait tellement que même les morts, au lieu de s’envoler vers le ciel comme les morts d’aujourd’hui, trouvaient leur repos dans ses entrailles noires. Ils sombraient dans les profondeurs glacées, au milieu de poissons monstrueux et carnivores. Là, contre le sol mou, enfoncés dans le limon, ils regardaient au-dessus d’eux la lumière verdâtre ondoyer à la surface, et les jambes des enfants s’agiter frénétiquement comme sur des vélos. Parfois, de dehors, en hochant la tête, les vieilles sorcières regardaient passer les âmes dans le fond de l’eau, tandis que les jeunes hommes, qui les prenaient pour des brochets, s’épuisaient à tenter de les appâter.

David se surprit à visiter toute les huttes pour trouver ses aïeux. Là, quelque part parmi ces êtres incompréhensibles, se tenait le père des pères de son père. Etait-ce ce jeune freluquet qui, jaillissant de l’eau jusqu’à la taille, s’ébrouait et faisait rougir une jolie rousse ? Ou ce chasseur sanguinaire qui aime violer les femmes ? Ou encore le malingre seigneur qui rentre à l’instant même – car il est sept heures – auprès de ses cent-deux épouses obèses ?

David sursauta : des profondeurs de la forêt, avait pulsé le cri bicorde d’un train. Ce hululement résonna contre les arches du viaduc, et David tourna précipitamment la tête pour ne pas manquer la courte procession des minuscules lumières carrées qui défilaient en ligne droite très au-dessus des arbres, au milieu des étoiles.

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Ce que m’a enseigné le traitement médiatique de la catastrophe nipponne.

Ce que m’a enseigné le traitement médiatique de la catastrophe nipponne. Les Japonais : citoyens rêvés du capitalisme ?

 

Depuis le début des catastrophes japonaises, l’éternel rappel du décalage entre héroïsme nippon et hystérie occidentale (et plus particulièrement française) me dérange quelque peu. Il suffit que j’entende ce vibrant hommage au stoïcisme (supposé ?) des habitants de l’île dans une bouche gouvernementale pour que la paranoïa me gagne : va-t-on nous annoncer ensuite que les fainéants de Français devraient prendre exemple sur un peuple qui prend en moyenne 9 jours de congés par an ?

Le traitement de la crise japonaise n’aura de cesse de m’étonner, surtout si on la compare à celui des récentes catastrophes à Haïti ou au Pakistan. On n’a pas vu, dans le flot invraisemblable d’images qui nous abreuve depuis le début du séisme, une seule photographie des dégâts humains. Plus de 20 000 morts, et pas un cadavre. Le Japon n’offrira pas ses défunts en pâture à nos médias pourtant friands de charnier. Ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre, mais je m’interroge sur la véritable raison de cette absence contrôlée : dignité ? Ou négation de l’ampleur des dégâts ? J’avoue que les raisons qui poussent une petite île située sur une faille sismique à investir dans l’énergie nucléaire sans qu’une voix, sans qu’une plainte, sans qu’un reproche ne s’élèvent même après la catastrophe échappent totalement à l’alarmiste française que je suis (décalage culturel impossible à combler, sans doute) : Sepuku géant ? Ou inconscience des risques et des conséquences réelles ? C’est une question que je me pose : les Japonais ont-ils réellement conscience, aujourd’hui, que la catastrophe nucléaire n’est pas juste en train d’être évitée, mais qu’elle est déjà arrivée ? Que quoiqu’il arrive, même en refroidissant le réacteur 1 ou 2 ou 3 ou 26, les conséquences de ce qui s’est déjà passé vont être dramatiques pour une bonne partie de la population ? La voix des expatriés français sur Rue 89 m’en fait douter.

Certes, c’est un fait connu (qui m’a souvent frappée lorsque je vivais à l’étranger), les Français sont bruyants et contestataires. En deux mots, grandes-gueules. D’autant plus que les occidentaux, en bons individualistes forcenés et incurables, seraient terrorisés par l’ombre d’une apocalypse. Nos propres compatriotes exilés nous reprochent aujourd’hui notre précipitation sur le débat du nucléaire. Mais cette urgence est facilement explicable : l’occasion fait le larron. Comme le disait si bien le professeur à 3 bras des Inconnus dans leur sketch sur le nucléaire, « c’est une question de confiance ». La question est là : Avons-nous confiance ? Aujourd’hui, après une succession interminable de scandales sanitaires, après le sang contaminé, la vache folle, l’amiante, le nuage de Tchernobyl, ou encore les récents déboires pharmaceutiques, après une accumulation d’affaires financées, occultées, encouragées par des gouvernements successifs, presque plus personne n’aurait le toupet d’avoir confiance en une classe dirigeante corrompue et décomplexée. Les Français, qui échouent à modifier la donne par leurs votes, et se méfient de l’air qu’ils respirent autant que des tomates qu’ils mangent, basculent peu à peu dans la psychose. Il semble qu’on comprenne enfin que le capitalisme d’aujourd’hui ne se résume plus au paternalisme Gaullien ou à la bonne vieille protection féodale. Que le néo-libéralisme ne se contente plus de laisser mourir les plus pauvres, ou d’exploiter d’autres continents moins chanceux : il fait de l’argent sur tout, à n’importe quelle condition, et ne s’arrête pas aux frontières. C’est fini, le temps où les petits Africains mourraient pour nous. Nous ne sommes plus à l’abri de notre propre système.

Ainsi, la réaction épidermique des Français à la crise japonaise n’éveille en moi aucun mépris. Car elle est le symptôme d’une psychose pas si hallucinatoire que ça. Et tant que les Français hurleront à l’apocalypse, ergoteront des mois dans d’infinis débats sur absolument tout, je ressentirai une espèce de sécurité démocratique, bien que sans doute illusoire.

L’honneur japonais est certainement noble. Tant mieux pour eux. Cela ne fait pas des Haïtiens, des enfants pakistanais, ou de quiconque qui pleure tout fort la perte de ce qu’il avait de plus précieux au monde des mauviettes impudiques. A l’heure où les puissants font de lourdes insinuations sur notre façon de protester, de partir à la retraite, de bénéficier de la sécurité sociale, d’être au chômage longue durée, en un mot de coûter cher et d’en plus nous permettre de râler. A l’heure où des escrocs notoires flirtant avec des dictatures se permettent de nous donner des leçons de morale, je revendique le droit de n’être pas stoïque. D’hurler de peur si je suis terrorisée. De mourir, si l’envie m’en prend, en un long râle pénible à entendre. D’être dévastée par la perte d’un être cher. De m’alarmer de l’état du Monde. De taper du poing sur la table, constamment et pour un rien. Pour tout dire, l’honneur est une chose masculine que je n’ai jamais saisie. Moi qui, en plus d’être une grande-gueule française, ne suis qu’une pauvre femme, je crois encore naïvement que la brève existence que le hasard nous a donné de vivre est la seule chose que nous possédons en ce monde.

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Antigone, scène finale

Scène 5

Ismène seule

 

La nuit, sur le point du jour, Ismène apparaît.

Ismène

On a jeté ma sœur dans sa grotte hermétique

Avec l’entrée barrée d’une porte de pierre.

On a bouché les trous où pouvait passer l’air,

Le soleil ou les sons, avec du bon mastic.

On dit que malgré ça on entendit des pleurs,

Des pleurs lestes et forts : c’était des sanglots d’homme

Qui épanouissaient l’insolente vigueur

De cette redoutable et si tendre voix d’homme.

On dit que le monarque entendant cette voix

Reconnut aussitôt celle de son enfant

Et se mit à rugir qu’on brise la paroi

Qu’on venait d’épaissir sur son commandement.

On ouvrit donc la grotte et on dit que ma sœur

Fut retrouvée pendue avec son propre voile

Et qu’au pied de ce corps suspendu vide et pâle

L’arme à la main Hémon semblait pris de stupeur.

Il ne pleurait plus, il n’était pas en colère ;

Et sans poser un seul de ses yeux sur son père,

Le visage figé, les sourcils torturés,

Vers lui-même orienta la lame de l’épée.

Et c’est, dit-on, sans bruit, mais en crachant du sang

Qu’il se l’est enfoncée dans le ventre en tombant.

Il s’est tordu un peu, puis il a arrêté,

Tout figé sous la morte en train de balancer.

Créon est resté là à voir les serviteurs

Ramasser son enfant et décrocher ma sœur.

Puis on dit que, de même, avide il observa

Les corps inhabités pendant qu’on les lava.

On dit qu’il est resté devant les deux dépouilles

A scruter sans répit leur chair froide et épaisse

Leurs membres disloqués, leurs oreilles bredouilles,

Et qu’aux yeux ébahis se reportaient sans cesse

Son regard. Il fait froid. Et il fait nuit encore

Mais bientôt je verrai malgré tout une aurore

Qui moquera la nuit et rira de ma peine,

Qui se meurt aussitôt qu’elle a pu naître à peine,

Prometteuse à nouveau de son inespérance.

Antigone aimerait une telle insolence

Qui s’entête à chanter en dépit de mes pleurs :

L’aube qui perce aussi sûrement qu’elle meurt.

Je reste seule ici, à voir le ciel pâlir

Et je songe à tous ceux qui vont se sacrifier

En croyant tout donner ou brûlant de garder,

Mais qui déjà dévoués n’ont plus rien à offrir.

Je songe à cette idée parfaite et détestable :

La certitude que rien n’est insupportable.

Et j’ai envie de rire.

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Luciole

Luciole : _ Ecoutez, c’est quand la nuit tombe, vous allumez vos lumières et vous vous blottissez dans ces petits carrés dorés. Me voilà, c’est quand la nuit tombe. Alors, de dehors, mes paumes diluent la vitre, je regarde vos visages réjouis, je peux voir vos bouches brillantes, vos yeux lustrés qui sortent de vos joues rouges comme des kystes. C’est quand la nuit tombe, vous êtes tous serrés au chaud dans vos vitres fauves, et je peux entendre vos rires éclater et rebondir les uns sur les autres. Je peux voir passer le flux de votre joie luisante, l’odeur rance de vos insouciances, ce fumet qui ressemble à celui de la peur.

C’est quand la nuit tombe, je retire mes paumes trempées de la vitre. A l’intérieur vos murs sont jaunes et aveugles, vous grouillez, vous sonnez, vous continuez à bouger malgré ce grand corps noir et glacé qui vous enserre, qui cerne vos maisons et qui a raison de vos paillettes. De loin même vous continuez à remuer dans ces paillettes en oubliant la nuit qui s’étend autour de vous, qui monte à vos seuils et qui vous guète, d’un œil vorace, d’un œil vorace et amusé, juste derrière la fenêtre.

Et même ! Vous dormez. Elle rit. Vous dormez !

Soudain sérieuse, d’une voix lugubre Moi je ne dors pas.

La nuit, je marche, dans cette grosse nuit, justement, dans cette grosse nuit qui bouffe vos lumières, qui les avale une à une, je marche, je ne peux pas dormir, je marche, prise dans le rythme de mes semelles qui se grattent, je marche, car l’épuisement est la seule force de mon corps possédé.

Avant, avant tout la nuit tombe. Le ciel à moitié ocre, à moitié gris, épais et bas, ras comme un champ, éteint ses derniers pigments et s’enfuit à son approche. Une fois le ciel disparu, galope alors vainqueur, au-dessus des arbres, crevant les clochers, un long vide indolore, discret et silencieux, qui glisse lentement, résolu, qui glisse, se déplie et s’étend, et se pose, comme à jamais, conduisant avec lui un étranglement : cette incertitude animale de ne jamais vraiment savoir si cette ténèbre muette c’est la nuit, ou si ça n’est encore que son impitoyable présage.

Car c’est quand la nuit tombe, loin derrière vos fenêtres le froid gagne en vigueur et, excité par la faim, talonne, convoite, jusqu’à ce qu’il ose s’approcher, enserrer le cou, violer les pores, puis mordre à pleines dents les os. Cette heure vient et le ciel remballe ses bouffes et se casse le plus vite possible. La nuit s’abat alors goulûment sur tout ce qui n’a pas de fenêtre.

Hier soir le jour est tombé tôt sous la brume : c’était novembre.

J’ai marché. J’ai marché. Je ne pouvais faire que marcher. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Je suis passée sur les longues plaines noires qui s’étendent comme des mers de terreau sec, et je me suis enfoncée là, loin, dans les collines habitées. Je me suis allongée dans l’herbe mouillée et je les ai senties frémir sous moi, rester là sous le ciel concave, avec leur creux où se blottissent clignotis et haleines. Le ciel au-dessus palpitait ses pépites anémiées, et les étoiles grillaient, elles grillaient une à une dans ce gros ciel sourd. Les collines pelotonnées au milieu du ciel, restaient posées là la tête en bas, humides comme la truffe d’un chien, la chair de poule faisait dresser leurs brins d’herbe frais comme de la ciboulette, hagards, et les collines continuaient de filer, de filer, de filer leurs vallons et de filer leurs cabosses, gardant toujours jalousement, comme un trésor, leurs ventres allumés.

De loin les lumières, dans le brouillard étaient grasses comme des buvards, elles s’élargissaient, se répandaient, comme percées, jusqu’à devenir de grosses lueurs duvetées, des buées d’huiles. Je me suis rapprochée. J’ai tendu ma main, affûté mon œil. Les flammes étaient précises comme la découpe des flocons, j’ai pu faire rouler leurs filaments entre mes doigts. Mais une à une en répondant aux étoiles les lueurs se mirent à vibrer et à clignoter. Peu à peu elles ont faibli, puis se sont laissées éteindre, et tout est resté obscur et silencieux autour de moi. Alors j’ai repris la marche. Tout en haut la lune avait sa gueule blanche d’hiver, culminante et pétrifiée, avec à ses pieds la brume qui rampait.

Je suis entrée dans les bois jusqu’à l’arbre à noix. J’ai bouffé mon souffle dans un de ses nœuds, sa peau rude a frotté mon corps las, je me suis laissée couler jusqu’au sol, entre ses racines, enserrée dans sa carapace ridée et chaude, palpée par ses feuilles poilues et juteuses, écoutée par le gargouillis de son tronc. De là, j’ai rampé, glissé sur des langues de mousse en me coupant les mains sur des roches croûtelées, c’est pour ça que ma peau est cousue de croûtons durs, elle est cousue de croûtes comme du tissu. J’ai avancé tapie les seins collés entre la boue chaude, bouffant, de la glèbe sous la langue, les cuisses enfoncées dans la boue veloutée, entre mes doigts, j’ai rampé là, en bas, là où les branches nues démêlent le brouillard, juste là, en bas, là où le sol échappe jusqu’au petit matin le souffle chaud du sommeil de son ventre. J’ai rampé jusqu’à la mare et j’y ai glissé mon corps. L’eau était épaisse, nacrée et fumante comme du lait bouilli, et quand je suis sortie, la pellicule qui la nappait s’est collée à ma peau comme une crème. Dans ma bogue onctueuse j’ai avancé encore, jusqu’à l’orée. C’est là que l’aube attendait pour venir. J’avais passé la nuit. Mais encore ici, aujourd’hui, il est cinq heures. Elle arrive, je peux sentir son vent, elle revient toujours.

Quand la nuit tombe, je vous vois presser le pas, et de ces petits pas de crustacés vous rentrez dans vos maisons, vous vous distribuez les fenêtres, chacun sa petite lumière. Moi je n’ai pas de lumière à moi, je reste dehors. Au début j’ai pressé le pas moi aussi. Elle rit. On presse le pas, mais on se rend vite compte qu’il faut économiser ses orteils, distribuer son souffle, car la nuit est longue. C’est inutile de hâter le pas, le pas ne va nulle part, le pas martèle la nuit, la pulse, mais ne la pousse pas. Mais on ne peut pas rester là au milieu de la nuit toute entière. Il faut l’épuiser, la dépenser petit à petit, l’écouler comme on peut, elle, et cette sève increvable que sue l’angoisse.

Et puis les yeux s’habituent à l’obscurité. S’il n’y avait que la nuit, et la marche épuisante… Mais il y a aussi les yeux qui s’habituent à l’obscurité. On voudrait presser le pas, rentrer dans sa lumière douillette, se jeter, se tordre contre la fenêtre, et voilà que les yeux s’habituent à l’obscurité. En criant Ta lumière, ta petite lumière chérie, où est-elle ? Silence.

Tu marches, tu tournes et retournes tes yeux dans tous tes orbites, mais déjà tu sens Son regard sur ta nuque. Sans que tu oses te retourner tu marches en cousant et en décollant frénétiquement tes paupières. Mais les voiles tombent peu à peu devant tes prunelles épouvantées. Tu as beau refermer tes yeux pour repartir à zéro, petit à petit les signes se font plus nets. Tu essaies maintenant de détourner le regard, mais vers où, pauvre crétin ? Tu peux bien le porter de l’autre côté du monde, toujours, toujours, à présent, il sera clairvoyant.

Alors tu pleures ? Jusqu’à ce que tu n’aies plus d’eau. Alors tu cours ? Tu cours jusqu’à ce que tu n’aies plus de force, tu te recroquevilles jusqu’à ce que tu sois glacé, tu suintes, tu rougis, tu trembles jusqu’à ce que tu n’aies plus d’essence. Alors, enfin, vide, tu ne détournes plus tes globes secs, tu n’actionnes plus tes jambes. Les paupières sont collées ouvertes, les genoux plient seuls, les pupilles s’emplissent malgré toi, gonflent, percent et se répandent dans ton crâne. Tu t’habitues. Tu t’habitues ! Tu voulais aller dans ta lumière ? Elle rit.En criant. Mais te voilà dans la nuit comme un poisson dans l’eau ! Plus calme La voilà, ta fenêtre. Ces ombres sans fond sont toutes à toi. Tu es l’unique propriétaire de ce cadavre d’agneau, l’hôte de ce vent livide. Ce silence malemort, ces bruits pervers, ils sont à toi. Tout doucement, comme en chantant une berceuse. Ce ciel terne et passé, ce vide goulu, c’est toi. Ces cimes hargneuses, cette lune malevole, ces cailloux inanimés, ces peuplades de vermines avides, c’est toi. Cet anéantissement mouvant, cette éternité inéluctable, c’est toi. Tu peux marcher encore. En criant. Tu peux marcher encore ! Tu peux marcher, vers où tu veux ! Marche, pauvre pantin, [en tapant son bâton par terre] marche ! Marche ! Marche !

D’un ton prophétique. Tes jambes se limeront sur le sol, tes moignons de jambes se râperont jusqu’à ton ventre sensitif, jusqu’à ta nuque électrique, la route effritera ce qu’il reste de ton crâne, avalera ton nez. Tu peux marcher, pauvre aliéné. Se calme. Mais ça ne sera plus jamais pour aller quelque part. Ca ne sera plus que pour te consumer, te pousser en dedans comme un ongle incarné, te pousser, te pousser, te pousser.

Voilà ma transe. Je n’ai pas d’abri, pas de lumière à moi. Je n’ai rien et c’est la nuit qui m’a et qui vous a tous vous qui feignez de l’oublier. Ecoutez-moi, moi je ne sais pas mentir, écoutez, je sais la nuit, ce n’est pas un rêve, c’est un délire, un long délire en forme d’agonie, une illusion qui est tout, qui est tout, qui est tout ce que vous possédez.

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