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L'histoire, c'est un conte de faits...

Franck Dhume

"Le contraire d'un peuple civilisé, c'est un peuple créateur."

Albert Camus

"Celui qui a appris à courber l'échine et à baisser la tête devant "la puissance de l'histoire" à la guise d'un automate, il opinera du bonnet devant toutes les puissances, qu'il s'agisse d'un gouvernement, d'une opinion publique ou d'une majorité numérique".

Friedrich Nietzsche

 

L’autre jour, je discutais avec ma mère, qui est une des personnes les plus révolutionnaires que je connaisse, des méfaits du néolibéralisme. Je lui disais que pour moi notre pays était un État criminel depuis des décennies au moins, quand elle me répondit, avec un air alerté et triste, un air de ne pas vouloir y croire : « quand même, on est pas tellement du mauvais côté, on fait pas partie des pires, hein ? »

 

Pendant les quelques jours qui suivirent, cette scène me revint sans cesse en mémoire, jusqu’à ce que, comme souvent dans ce cas, je me demande pourquoi. C’est que l’air désespéré de ma mère, cet air d’enfant qui voudrait bien être rassuré, me rappelait irrésistiblement la petite fille que j’étais pendant les cours d’histoire, à l’école, au collège, et même au lycée. Les cours d’Histoire. Comme ce mot, « histoire », est bien trouvé, bien choisi.

Raconter l’histoire. Raconter des histoires. Quand je repense à mes cours d’histoire (mais est-ce mon cerveau qui les a interprétés ainsi ?) je vois des gentils, des méchants, la victoire inexorable du Bien sur le Mal. Des frises chronologiques linéaires, une adhésion complète à la thèse évolutionniste du progrès, technologique et social… de la maternelle où on nous raconte que le chasseur tue et ouvre le loup pour sauver le  petit Chaperon, à l’école primaire, où on nous présente une Révolution française forcément humaniste et forcément réussie. Du collège, où les Résistants étaient évidemment victorieux, au lycée, où la société moderne continuait d’achever sa grandeur dans la démocratie, la décolonisation, le melting-pot tolérant, le droit des femmes et des homosexuels et le développement du Tiers-monde : toutes les bases de notre conception forcément sensée d’un monde forcément sensé étaient là, et sont aujourd’hui toujours les mêmes pour la plupart d’entre nous.

 

Quand je repense à cette vision du monde unifiée par le destin logique du pays des droits de l’homme, je me dis « mais quand même,  on appelle ça l’école laïque ? » Pour moi, a posteriori, il ne peut s’agir au mieux que de superstition, au pire de manipulation, mais probablement surtout de cette mythologie républicaine qui fonde, ou qui fondait alors, la religion de l’Etat français.

Mais cela indique surtout cette éternelle problématique nietzschéenne, cette propension profondément humaine à trouver un sens à tout parce que le non-sens est insupportable et qu’il implique la responsabilité. Parce que sans bien ni mal la terre roule « désenchaînée de son soleil » et que l’homme doit s’inventer surhomme et accepter qu’il est le créateur, le menteur, la seule source et la seule fin de ses valeurs créées de toutes pièces.

 

Plus concrètement, depuis tout jeune, on nous apprend, dans les livres, dans les films, dans les discours, à interpréter des signes, à contempler le monde comme s’il était régi par une logique, à considérer et à manipuler les idées profondément religieuses de punition, de récompense, de dénouement et de destin. Tout cela au détriment d’autres idées qui seraient pourtant à mon sens plus appropriées à la réalité et plus salutaires : celles de contingence, de chaos, de menace et de lutte. En cela les versions originelles des contes, où les petits Chaperon et Sirène luttent contre des prédateurs trop forts pour eux et se font bouffer ou changer en écume, sont plus éclairants sur la façon dont le monde tourne. Et la vérité c’est que les derniers ne seront pas les premiers, que la gentillesse n’est pas toujours récompensée, et la méchanceté rarement punie. Et que s’il faut attendre le jugement dernier pour espérer un peu de justice en ce bas-monde, autant se tirer une balle recta.

Même en biologie, la théorie de l’évolution. La nature s’adapte, la vie mute, elle est une force transcendante qui a toujours raison, tout ça tout ça. C’est beau, et c’est mystique, et c’est vrai que rien n’est plus magique que le premier battement de cœur d’un fœtus ou la jeune pousse qui sort de la graine. Et je rejoins mon grand génie d’ami Bob Cobain qui m’a dit au nouvel an cette phrase sortie de nulle part comme il sait si bien le faire : « l’amour, c’est la photosynthèse ».

Mais s’agissant de l’évolution, tout a changé dans ma tête un jour où j’ai discuté avec une amie biologiste qui m’a alors appris une chose toute simple : les girafes ont un long cou, ce qui leur permet de manger des feuilles dans des endroits où il y a peu de végétation (jusqu’ici on est d’accord, et non je vous rassure ce n’est pas ça qui a tout changé dans ma tête !!!). La vulgarisation de la théorie de l’évolution comme l'entend monsieur tout le monde dirait « les girafes se sont adaptées à la sècheresse de génération en génération », et dans votre tête, avouez-le, vous voyez une girafe avec le cou qui pousse. Or ce n’est pas exactement ce qui s’est passé :  imagine a world… où les girafes étaient des sortes d’antilopes tachetées avec des cous aussi tassés que ceux des gnous. Et puis un jour, comme ça arrive aussi chez nous, il en naît une difforme, à cause d’une mutation, d’un problème génétique, ce qui fait que toutes ses camarades à l’école se foutent de sa gueule « hé triso ! t’as l’air fin avec ton cou de boloss ! » Sauf que là, paf ! sécheresse. Ya plus que des feuilles dans les arbres. Et tous les petits malins qui se foutaient de sa gueule crèvent la dalle. Et la girafe avec son cou de boloss devient LA girafe de référence. Moralité : vous moquez pas trop de votre voisin handicapé, il sera peut-être le vous évolué de demain.

Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire avec cette histoire très schématisée qui ferait surement hurler mon amie biologiste. C’est que la mutation n’était pas là POUR pallier à la sècheresse. Elle était une erreur dans le code, qui finalement est bien tombée. L’adaptation de la vie aux conditions n’est donc pas une force logique et inébranlable. Elle est juste une suite d’erreurs hasardeuse.

 

Revenons à nos girafes… euh à nos moutons ! Le SENS de la vie, le SENS de l’histoire. Finalement, on a tellement bien intégré ce schéma, ou on a tellement pas appris à s’en défaire (car c’est un vrai travail) qu’on continue à le suivre même quand on entend s’émanciper du système. Untel reniera la superstition du jugement monothéiste pour mieux se pencher sur le karma et s’extasier de la « synchronicité » spirituelle des choses. Cette propension de certains bien-lotis à bramer à qui mieux-mieux que rien n’arrive par hasard m’a toujours insupportée, j’ai toujours envie de leur demander ce qu’a fait un enfant né orphelin et sidaïque à Haïti pour mériter le prochain tremblement de terre.

Un autre crache sur la version de l’histoire apprise à l’école et renie le progrès qu’on nous y vend pour annoncer la décadence du monde occidental, se lamenter sur le monde qui court à sa perte et constater partout les signes de l’apocalypse qui s'annonce. Mais en prévoyant à son tour l’évolution prochaine comme si elle était écrite, il est autant dans l’erreur que ceux qu’il condamne. L’idée simple de voir un développement logique au cours des choses et une fin programmable est une erreur, et c’est probablement cette erreur qui nous sera fatale.

Et des erreurs de ce type, on en fait tous les jours.

« Si on lutte contre des méchants, c’est qu’on est des gentils » Conte de fées !

« Si Poutine est contre Obama, c’est que l’un des deux est gentil » Conte de fées !

« Si l’Iran est contre Israël et qu’Israël c’est des méchants, c’est que l’Iran c’est des gentils » Conte de fées !

« De toute façon, ce sont toujours les plus pourris qui gagnent. » Conte de fées !

« Les hommes viennent de Mars et les femmes du trou du cul de Saturne. » Conte de fées !

« Le monde court à sa perte » Conte de fées !

« La guerre est l’histoire de l’homme » Conte de fées !

« L’avenir appartient à… » Conte de fées !

« L’histoire se répète. » Conte de fées !

« L’Homme est incapable de vivre sans chef. » Conte de fées !

« L’Homme est bon en soi. » Conte de fées !

« L’Homme est foncièrement mauvais. » Conte de fées qu’on t’a dit !

« L’Homme… » Conte de fées bordel !

 

L’autre jour, dans un débat de personnes d’extrême-gauche, les gens se sont mis à philosopher sur un thème approchant cette question : « à qui appartient l’avenir ? ». Et alors, mieux qu’au PMU, c’était parti pour tout un tas de pronostics. Untel qui croyait au Grand Soir pensait que la Révolution était proche et que le peuple règnerait sans partage. Un autre, plus pessimiste, prévoyait un assombrissement du néolibéralisme et une toute-puissance dictatoriale de l’austérité. Celui-là avait bien analysé la situation et pouvait prédire sans se tromper une radicalisation de l’extrême-droite en Europe et un retour aux systèmes fascistes, quand celui-ci voyait en la multiplication des ZAD et des villages autogérés le signe indubitable d’un grand changement à venir. Aucun, parmi tous ces analystes surdiplômés, n’avait su donner cette réponse sans doute plus réaliste de mon voisin agriculteur Roger : « l’avenir appartient à celui qui se lève tôt », ou plutôt, parce que j’aime pas les réveils et que je préfère ma version personnelle, « l’avenir appartient à celui qui se sort les doigts du cul ».

Rien n’est écrit, rien n’est perdu, rien n’est gagné d’avance. Et plus j’avance dans mon étude personnelle des choses, que ce soit anthropologiquement, ou scientifiquement, ou politiquement, ou historiquement, ou linguistiquement, plus je me fais cette réflexion étrange : ABSOLUMENT TOUT EST POSSIBLE. Et ça, les prédateurs l’ont parfaitement compris. Et c’est peut-être pour cela qu’on croit qu’ils sont voués à diriger le monde.

Ce qu’on oublie souvent, quand on est ado et qu’on gueule à nos parents « moi j’aurais été résistant pendant la seconde guerre mondiale ! », c’est que les résistants, contrairement à nous, ne savaient pas comment allait se terminer la guerre. Et que c’est autre chose de prendre son fusil, seul, la nuit, ou de cacher des juifs dans sa cave alors qu’on a une famille, que la menace est partout, et que le combat semble perdu d’avance, que de bluffer au poker quand on a une quinte flush.

Sans vouloir faire dans le point Godwin, nous vivons aujourd’hui dans un système qui réduit en esclavage, maltraite, affame, tue des personnes par milliers pour assurer notre niveau de vie, nos smartphones, notre sécurité, nos chocolat, notre eau, nos bijoux, nos vêtements. Un pays qui renvoie chaque mois vers une mort certaine des centaines de personnes « sans-papiers » par pure xénophobie. Un pays qui favorise guerres, famines et régimes dictatoriaux dans le Tiers-monde pour asseoir ou conserver son pouvoir. Un pays qui affamera et assassinera bientôt ses propres masses populaires pour servir des intérêts financiers privés. Un pays qui pollue l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons, la terre dans laquelle nous semons, et qui nous mène gentiment vers une version plutôt gore de l’apocalypse grâce à son nucléaire 2.0.

Je ne sais pas si on peut dire qu’on est « plutôt du bon côté », même si quand même, en Corée du Nord, ils sont très très méchants…  Se contenter de dire « c’est malheureux qu’est-ce qu’on peut y faire ? » commence à ne plus être suffisant. Et sans vouloir faire dans le point Godwin, je crois qu’on aurait appelé ce genre de pensées, à l’adolescence, un « raisonnement de collabo », non ?

 

Nous sommes des petits Chaperons rouges qui font confiance aux conteurs pour leur écrire une vie qui se termine bien ou mal selon les versions. Nous laissons notre histoire entre les mains du conteur, en omettant l’idée qu’il n’existe peut-être pas d’histoire, et que le conteur n’est peut-être qu’un banal personnage, égal à nous : le loup qui veut nous bouffer, la grand-mère qui veut que nous restions au chaud, ou le chasseur qui veut essayer sa nouvelle canardière semi-automatique. Il est grand temps que les petits Chaperons que nous sommes délaissent leur foi inébranlable en ceux qui leur content des histoires, qu’elles soient officielles ou officieuses. Il est grand temps que les petits Chaperons que nous sommes commencent à s’armer pour trouver la seule voie possible vers l’écriture de leur propre histoire, voire de leur simple existence : et cette voie c’est la lutte.